Edmond
de Goncourt rencontra Guy de Maupassant par l’intermédiaire de Flaubert. Il
mentionne pour la première fois son nom dans le Journal le dimanche 28 février 1875. La mort de l’ermite de
Croisset les unira dans la douleur. A l’occasion de la publication de La Maison d’un artiste, Maupassant lui
consacre une chronique en 1881. Il fait découvrir au lecteur du Gaulois la demeure-musée d’Edmond à
Auteuil et termine par l’évocation d’un prochain roman, qui sera La Faustin.
Noëlle Benhamou
Guy de Maupassant, « Maison d'artiste », Le Gaulois du 12 mars 1881.
MAISON D'ARTISTE
Aujourd'hui, l'éditeur Charpentier met en vente un livre
nouveau de l'illustre écrivain Edmond de Goncourt.
Ce livre est, dans l'œuvre du maître, une chose unique qui
ne peut être rapprochée d'aucune de ses autres productions.
Ce n'est point un roman comme ceux qui l'ont rendu
célèbre ; ce n'est point une de ces exquises études historiques comme La Femme au dix-huitième siècle ou Les Maîtresses de Louis XV. Ce n'est
point une œuvre philosophique comme Idées
et Sensations ; c'est l'histoire de son mobilier.
Ce livre s'appelle la Maison
d'un Artiste au dix-neuvième siècle. Et nulle maison, en effet, n'est plus
curieuse à visiter que la sienne. C'est un résumé de l'art français au XVIIIe
siècle, et en même temps un tableau rapide des merveilles de l'Orient, un récit
pour les yeux de ces étincelantes industries de la Chine et du Japon.
Car Goncourt est né bibelotier. Il l'est plus que
personne ; c'est évidemment là son vice, ce vice aimé, ruineux, rongeur,
que chacun porte en soi.
Il l'est tellement, qu'il a bibeloté toute sa vie dans
l'histoire, comme il bibelote dans les magasins. Les deux frères avaient cette
passion. A peine un de leurs romans était-il fini, que tous deux repartaient
vers ce XVIIIe siècle qu'ils ont tant aimé ; ils le
parcouraient en commissaires-priseurs, furetaient dans ses coins, laissant aux
professeurs le soin des événements et des dates, mais reconstituant les mœurs
par tous les menus détails de la vie, faisant de l'histoire en romanciers, avec
des éventails, des cartes de dîner, des jarretières, des dentelles, des boucles
de souliers et des tabatières, de l'histoire vraie et vivante. En même temps
ils poursuivaient, à travers les ventes et les boutiques poudreuses, tous ces
bibelots anciens, alors peu estimés, et les tableaux, les dessins, les gravures
des maîtres, et les livres, les éditions rares, uniques, et tout ce que le
hasard des visites aux brocanteurs et une infatigable patience faisaient tomber
sous leurs mains.
L'un d'eux est mort. L'autre a continué de chercher sans
repos. Il possède aujourd'hui la collection la plus belle, la plus complète qui
existe de l'art français au XVIIIe siècle.
Il va lui-même ouvrir au public la porte de sa maison.
Mais, avant le public, entrons-y. Le romancier, d'ailleurs,
est chez lui, nous pourrons ainsi le voir, et même lui parler.
*
* *
C'est à Auteuil, sur le boulevard Montmorency, une
charmante maison faisant face à la ligne de ceinture. Dès l'entrée on se sent
chez un amateur de curiosités. Les
murs du vestibule et de l'escalier en sont couverts. Le cabinet de travail du
maître est au premier étage ; lui, il écrit devant sa table ; il se
lève. Les cheveux sont longs, gris, d'un gris particulier entre le gris et le
blanc, une nuance qui semble dire la fatigue des nuits passées et des longs
efforts cérébraux. Ils encadrent un visage d'une rare finesse ; une vraie
tête d'aristocrate de la bonne époque et de la bonne marque, comme il pourrait
dire lui-même en parlant de ses plus belles faïences. Il porte la moustache
seulement ; il est de haute taille, mince, d'une grande aisance un peu
froide. Sa maison est bien le cadre qui lui convient.
C'est lui qui a écrit : « Il y a de gros et
lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés
de petite vérole, grosse race, qu'on pourrait appeler les percherons de la politique. »
Si cette race de percherons
existe chez les hommes de lettres, il en est de tout point l'opposé.
Dès qu'on est entré dans son cabinet, une lueur tire l'œil
au plafond : c'est une soierie japonaise d'une telle richesse de couleur,
qu'on en demeure ébloui. Deux griffons d'un relief surprenant courent dans un
champ de pivoines ; les bêtes fantastiques, contorsionnées, gambadent au
milieu de fleurs merveilleuses, éclatantes comme des lumières. C'est une robe
d'acteur, parait-il. Nos plus folles actrices n'en ont point d'aussi riches.
Les murs partout sont tapissés de livres, de livres
précieux, dont il va nous donner le catalogue détaillé. Dans les tiroirs des
bibliothèques dorment d'inestimables albums du Japon qui valent des fortunes.
Il est le premier peut-être qui ait compris la valeur artistique, la grâce et
le charme de cet art japonais dont s'inspirent aujourd'hui nos peintres. Dès
1852 il achetait à la Porte de Chine
un de ses beaux albums pour la somme de 80 francs. Combien cela vaut-il
aujourd'hui ?
Mais nous passons dans le sanctuaire, dans le salon des
collections. Ici la Chine et le Japon dominent. Tout autour de l'appartement de
grandes vitrines enferment des trésors. En fait de porcelaines, une assiette
qui montre un oiseau perché sur une branche est ce que j'ai jamais vu de plus
parfait.
Voici les ivoires du Japon. Il en possède une collection
magnifique. L'un représente un guerrier qui court sur l'eau ; c'est d'un
travail incomparable. Un autre nous fait voir la MORT qui regarde un serpent
enroulé sous une feuille. La Mort est penchée, et dans son mouvement on sent
une curiosité bienveillante, un intérêt tendre pour la bête empoisonneuse.
Voici un singe qui mord un coquillage : la tête de l'animal est d'un
irrésistible comique. Voici encore un rat d'un prodigieux naturel. Or, il
paraît que, là-bas, dans les familles, les artisans font de père en fils le
même objet ; aussi, lorsque quatre générations d'hommes ont fabriqué des
souris, il n'est pas étonnant qu'ils arrivent à les exécuter presque plus souris que nature.
Dans cette autre vitrine s'alignent les sabres pour
s'ouvrir le ventre ! Les gardes de ces sabres sont de vrais bijoux ;
et, dans le fait, ils constituent, avec les pipes, les étuis et quelques autres
menus objets, toute la bijouterie du Japon. L'une de ces gardes semble un
résumé de l'étrange poésie de ces pays de rêverie et de couleur en même
temps : on y voit d'un côté deux grillons, deux petits grillons avec des
physionomies d'êtres pensants, qui s'en vont, côte à côte, en camarades, et en
causant, en bavardant (on le sent à leur allure), échappés tout à l'heure d'une
cage d'osier rompue : deux prisonniers qui s'enfuient.
L'autre côté de la garde représente deux feuilles mortes,
qui tournoient dans un ciel d'hiver, par un clair de lune, seules dans
l'immensité.
Il y a, dans ces paysages subtils, des nuances d'intentions
à peine sensibles, toute une foule de songeries, comme une vapeur de rêve.
A côté de la pièce où sont exposées ces merveilles s'en
trouve une autre, un chef-d'œuvre de couleur. Je n'en tenterai pas la
description ; mais je dirai sa singulière destination. C'est, pour
l'écrivain, un « moyen d'inspiration », le cabinet d'excitation
cérébrale.
Quand il veut travailler, il s'enferme là-dedans, il se
grise avec l'art visible de ce lieu ; il le respire, s'en imprègne ;
puis, quand il se sent à point,
suffisamment brûlant, il retourne s'asseoir à sa table. Il voudrait écrire là
qu'il ne le pourrait pas, tant ses yeux seraient sans cesse distraits par le
spectacle des murailles.
Le rez-de-chaussée est le domaine du XVIIIe
siècle. Cette collection est unique. On se rappelle d'ailleurs les admirables
dessins qu'il avait prêtés à l'exposition d'Alsace-Lorraine. Voici Watteau, ce
maître parmi les plus grands, Boucher, Fragonard, Chardin. Une garniture de
cheminée inestimable, de Clodion.
La salle à manger est tendue d'adorables tapisseries
pleines de belles dames à panier ; une ivresse pour les yeux.
Et que d'autres choses encore !
*
* *
On lit cette pensée dans ce superbe livre qui a titre Idées et Sensations :
« Il y a des collections d'objets d'art qui ne
montrent ni une passion, ni un goût, ni une intelligence, rien que la victoire
brutale de la richesse. »
La collection amassée par Edmond et Jules de Goncourt est,
au contraire, une victoire de la passion, du goût et de l'intelligence.
Quand les deux frères vinrent à Paris, ils avaient une
modeste fortune avec laquelle d'autres n'auraient su que vivre, et avec
laquelle ils surent acheter des objets inappréciés encore, et bientôt
inestimables.
Ils se reposaient d'écrire en fouillant les boutiques, en
feuilletant les amas de dessins inexplorés que certains marchands d'estampes
gardaient en leurs greniers. Avec un flair infaillible, ils trouvaient les
croquis des maîtres et les emportaient comme des trésors. Pour eux, aucune des
satisfactions communes de la vie, pas de plaisirs, pas de passion. Le BIBELOT
les tenait ; et quand ils avaient acheté quelque morceau important, quand
la fièvre de posséder les avait envahis pendant un mois ou deux, que la bourse
était vide et l'argent à toucher éloigné, ils disparaissaient tous les deux,
cachés, ensevelis dans quelque auberge de campagne où ils vivaient humblement,
chichement, avec l'espoir des achats à venir.
Cette passion a été leur force, leur refuge, leur
consolation dans la vie qui leur fut amère si longtemps.
L'un d'eux a succombé dans la lutte ardente contre le
public, qui niait leur grand talent, ne comprenait pas, les raillait. Et voilà
que l'autre, celui qui restait, s'est vu tout à coup admiré, acclamé, salué
maître.
Elles sont fréquentes, ces injustices, ces férocités
inconscientes de la foule. Balzac a dit : « Ce public parisien, chez
qui la raillerie remplace ordinairement la compréhension... » – Ce
mot est d'une surprenante justesse. Quand la foule ne comprend pas, elle
méprise ; et comme elle ne comprend jamais ceux qui viennent trop tôt, les
initiateurs ainsi que les Goncourt, il faut que ces hommes-là soient morts pour
qu'on consente à les saluer. Edmond de Goncourt, pourtant, a vu son heure
arriver. On a compris enfin cet art raffiné, subtil, tout en nerfs, saisissant
les nuances des nuances, les délicatesses infinies, les souffrances des choses.
Son frère et lui sont des fouilleurs : des fouilleurs
du passé, et des fouilleurs de la vie, et des fouilleurs de la langue. Ils ont
trouvé partout, dans le passé, dans la vie, dans la langue, des richesses qu'on
ne connaissait pas.
Son frère mort, Edmond de Goncourt a continué l'œuvre. Il
travaille sans cesse pour échapper à l'existence, comme il le dit, comme il l'a
écrit : « L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces
trois échappatoires : l'ivresse, l'amour, le travail. »
Après le livre qui paraît aujourd'hui, il se remettra au
roman, au roman qui fait tout oublier, qui emporte l'écrivain dans la fiction,
l'y roule, l'y berce, le séparant de la terre et le faisant vivre en un monde à
lui, façonné par lui, illuminé d'art, le monde idéal des créateurs.