Poèmes en prose

 

Sous le titre Poésies en prose, les Goncourt ont publié dans L’Éclair du 6 mars 1852, « La collection de choppes [sic] de notre ami Cornélius, « À Lenotre [sic] », « La naissance du toast », puis, le 13 mars, « Maître Peuteman » et « Les deux Girafes ».

Le poème en prose « La maison que j’aime » parut une première fois dans L’Artiste le 25 janvier 1857. Avec d’infimes modifications, il fut publié dans la Revue des lettres et des arts de Villiers de l’Isle-Adam (15 mars 1868). Enfin, Edmond de Goncourt le fit paraître en 1886, dans une version largement modifiée, dans Pages retrouvées, sous le titre « La maison de campagne d’un vieux juge ». On trouvera ici la version de 1868.

(Sur ces poèmes en prose des Goncourt, voir Jean-Louis Cabanès, « Les poésies en prose dans L’Éclair et dans Paris », Cahiers Edmond et Jules de Goncourt N° 8 – 2001, p. 5-26 ; Dominique Pety, « Un poème en prose des Goncourt, ‘La maison que j’aime’ », Cahiers Edmond et Jules de Goncourt N° 9 – 2002, p. 51-59.)

La collection de choppes de notre ami Cornélius

Oh ! les belles choppes d’Heidelberg ! — Elles sont en terre jaunâtre et hautes d’un pied. Du haut en bas descend une ronde de buveurs encadrée dans des tortils de chardons plaqués de lames d’argent. — Les beaux lansquenets ! Comme ils sont bien campés, bien entripaillés, bien colichemardés ! Quels beaux pourpoints à taillades ! On vous a donc payés hier, messires ? Et ces grosses commères faisant resplendir leurs beautés flamandes au centre de cette humerie en spirale qui commence par la chanson à boire, et qui finit par la rixe, la dernière scène, — la scène de sang, — comme elles agacent sans vergogne les mâles attablés ! Et tenez, celle-là au fond, comme elle fait ruisseler sur les tables encombrées de pots et d’hommes l’opulence de ses charmes ! — Ô bâtard de Rubens, dont les toiles vieillies de forme et de couleur sont encore des orgies ! À cet étal humain, c’est là que de ton temps, ta palette à la main, tu t’en allais, Jordaens ! — Et plus bas, la danse : l’orchestre hurle et glapit, le rythme s’emporte ; les sirènes empoignent leurs valseurs ; tout se presse, tout se mêle, tout va, tout tourne,… et puis on tombe,… et puis on se bat ! — Grande bacchanale, grande fête à la Téniers, qu’on nommait la kermesse, j’ai été te chercher l’autre jour en Belgique, et je ne t’ai pas trouvée. — À Bruxelles, j’ai vu toutes les boutiques fermées, on m’a dit que c’était la kermesse. — À Gand, j’ai vu une troupe d’arbalétriers en habits noirs, on m’a affirmé que c’était la kermesse. — À Malines, par exemple, je n’ai rien vu du tout ; on m’a soutenu que c’était la kermesse.

Oh ! les belles chopes d’Heidelberg !

À Lenotre

Ce jardin serrait le cœur ; non pas qu’il eût l’aspect pleureur et désolé de ces coins de terre mangés d’herbes parasites qui s’en vont disparaissant sous la mousse et l’oubli. Le tracé de ses allées se perd ; la place des massifs de fleurs s’efface ; la naïade du bassin, verdie par les années, pleure sur son urne aride… Non ; mais il attristait comme la coquetterie d’une douairière. Les cadres de buis, maigres, qui cerclaient les parterres, avaient encore la vigueur de lignes de leur première jeunesse ; les deux allées de tilleuls étaient soigneusement taillées à pic comme des murs de verdure ; le cailloutis était jaune et lustré. Tout cela présentait le profil sec de ces parcs géométriques et malingres esquissés par Abraham Bosse. C’était un ensemble peigné, verdelet ; une tyrannie au cordeau, d’un charmant bon goût Louis XIV ; un jardin comme l’entendent le bon Dieu et la nature, — deux grands dessinateurs pourtant.

Talons rouges, robes à paniers, mouches, parterres de haut style, quinconces à longues périodes, morts, morts, morts ! — Ô mon pauvre cher poète, toi qui as écrit Versailles, le XVIIIe siècle est passé sur tes œuvres ; et ce siècle-là, vois-tu ? a guillotiné la royauté et sacré le jardin anglais !

La naissance du toast

Elle se baignait.

Il y a de cela combien d’années ? Je ne sais.

Comment se nommait alors le roi d’Angleterre ? Je ne sais encore ; mais c’était la maîtresse du roi d’Angleterre. — Holbein a-t-il laissé sa pourtraiture ? Je ne sais vraiment.

Le salle de bain, je ne l’ai vue. Était-ce en marbre blanc ? Était-ce un cabinet de rocaille qui touchait à son appartement d’été, « et qui sans doute était le plus agréable lieu du monde », meublé de piles de carreaux de draps d’or et de vases de porcelaine remplis de fleurs, avec un lit de repos fait à la portugaise ?

Six courtisans étaient là qui regardaient. — Tel était le bon plaisir de sa Majesté. Avait-elle une chemise ? Peut-être bien oui, peut-être bien non. À chaque mouvement qu’elle faisait, l’eau lui mettait à la gorge un collier de diamants.

Elle était si belle, les cheveux dénoués, la maîtresse du roi d’Angleterre ! Un des courtisans se pencha et se releva : il avait rempli une tasse, et buvait l’eau du bain.

La tasse passa. Le second fit comme le premier ; — le troisième comme le second ; — le quatrième comme le troisième ; — le cinquième comme le quatrième. — Le sixième dit : Je retiens la rôtie !

« L’usage du temps était de boire avec une rôtie au fond du verre. Toster veut dire rôtir."

Et depuis ce temps, les Anglais ont toujours, ont toujours tosté.

Cela, un old book le dit : il faut le croire.

Maître Peuteman

Maître Peuteman ! maître Peuteman ! — C’était une servante au fichu rouge qui frappait au carreau, qui frappait bien fort au carreau.

Maître Peuteman était peintre renommé de Totterdam, et avait fait des peintures, de belles peintures à Saint-Laurent.

Maître Peuteman dit : « Hans ! donne-moi du vin de France ! »

— Maître Peuteman ! maître Peuteman ! notre maîtresse m’a envoyée à vous, peintre renommé. Le fiancé de ma maîtresse est mort. Il est tout rouge de blessures. Le fiancé de ma maîtresse est mort, et elle m’a envoyée vers vous.

Maître Peuteman avait un large verre, et il y versa le vin de France ; il y versa du vin de France.

— Maître Peuteman ! maître Peuteman ! ma maîtresse vous envoie le portrait de son fiancé, que vous le fassiez tout rouge de blessures, tout rouge de blessures, et que vous mettiez une tête de mort à côté de sa belle tête.

Hans regardait par les carreaux la servante qui retournait chez elle ; et il regarda encore quand elle eut tourné la rue, et qu’il ne pouvait plus la voir, et qu’il ne pouvait plus la voir.

Maître Peuteman alla trouver un médecin, et lui dit : « Voilà son fiancé qui est mort ; voilà son fiancé qui est mort. Voulez-vous que j’aille dessiner un mort ? »

Et maître Peuteman était dans une salle où il y avait une grande table de marbre, une grande table de marbre noir ; et, sur la table, il y avait des cadavres, les uns qui avaient une jambe coupée, d’autres un bras. Il y en avait d’autres qui avaient le ventre ouvert, et d’autres qui avaient le corps entier.

Maître Peuteman vit un corps tout rouge, tout rouge de blessures, et il le dessina.

Et il le dessina, maître Peuteman, et il s’endormit. Maître Peuteman avait bu beaucoup de vin de France, et il s’endormit.

Dans la nuit, maître Peuteman s’éveilla.

Il mit la main sur quelque chose de froid, et il eut peur, il eut peur des morts.

Il tomba par terre, et il se cassa le cou, il se cassa le cou raide.

Les deux girafes

C’est une large cave, avec de grands arceaux. Il y a des bancs de bois, et des niches dans les murs. Au milieu, il y a une table, et sur cette table, deux bocaux de poissons rouges. Deux grandes veilleuses dont la lumière s’endort par moments, puis s’éveille en sursaut, éclairent étrangement et font de larges ombres. Sur les bancs, des Arabes assis ; dans les niches, des Arabes accroupis fument dans l’immobilité et le silence.

Le petit More va d’une pipe à l’autre avec son réchaud.

Sur un lit garni d’un mauvais matelas, trois hommes chantent, et reprennent continuellement un air nazillard. Et toujours un tambour de basque, toujours frappé dans la même mesure, les accompagne.

Les spirales montent des pipes ; les chanteurs chantent ; les Arabes, sans mouvement, dorment dans leurs pensées…

Vous reconnaissez ? — C’est le café de la Girafe à Alger.

Passé Saint-Cloud, on trouve, en remontant la Seine vers Paris, un cabaret fort propret et fort endimanché. Il attend les voyageurs au bord de la rivière, sa porte grande ouverte. Tous les printemps, on le rebadigeonne à neuf. Printemps comme été, ce sont des bruits de verres. Le coteau de Sèvres, avec ses villas aux joyeuses saulées, — toute cette idylle qui trempe ses pieds dans l’eau, — est tout près, à deux minutes. Du cabaret aux saules, des saules au cabaret, c’est un va-et-vient de jeunes hommes et de jeunes femmes ; c’est une chaîne de joyeux deux-à-deux. Ils montent, ils descendent la berge du matin au soir. Et lui est là souriant et hospitalier, appelant les canotiers de la basse Seine. Il y a régates près du pont là-bas. Entrez et entrons ! — À la santé de la Marie Michon ! — Les échos y disent des chansons, les murs y chantent la gaieté. Voyez les deux rangées de tables aux nappes blanches, aux verres provocateurs, aux cartes cartonnées, s’il vous plaît, à cheval sur deux tables. — La mère ! une matelote et du vin blanc ! — Les jolies parties d’amour ! les jolis ménages tout autour des tables ! La nuit met ses étoiles ; la lune nous reconduira… Les échos y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés !

… Vous ne reconnaissez pas ? — C’est le restaurant de la Girafe à Sèvres.

La maison que j’aime

Eh ! oui, une maison entre cour et jardin ; mais le jardin, six morts n’y auraient pas toutes leurs aises, mais la cour, un chien de Terre-Neuve n’y tiendrait pas avec son ombre.

Il est la minute précise où le petit canon du Palais-Royal tousse midi. Le soleil tombe dans les deux petits puits de verdure, comme un feu d’artifice dans une haie.

De la maison de plâtre gris un battant de la porte verte s’ouvre sur la salle à manger. Une table bonne pour une seule paire de coudes, table avare, sans rallonges pour la faim ou la soif survenantes, pour les galas improvisés des heureuses rencontres ; la solitude du repas, l’ennui du manger, elle dit cela, la petite table ; et encore qu’elle n’est pas plus gaie ni plus fêtée, le dimanche que les autres jours, et que le chemin de fer ne lui amène jamais d’hôtes, et que ses desserts sont toujours sans chansons, — et qu’elle est tout laidement le meuble où, dans le seul bruit de sa fourchette, un vieillard fatigue d’un reste de dent la vieille fricassée de la vieille cuisinière.

Derrière la salle à manger, les contrevents sont poussés. Par un œil-de-bœuf ouvert derrière une ruelle, le soleil rougeoie à travers les rideaux de lit de calicot rouge, — chambre ardente rêvée par le cauchemar d’un marchand de vins. Pas une de ces empreintes qu’imprime le jeune homme aux choses de son entour ; pas un désordre, pas un flambeau hors de sa ligne ; pas une fleur, pas une couleur, pas une babiole qui décèle une femme ou le printemps ; rien de vivant, — une chambre emballée.

Dans le cabinet voisin, tout est noir. Il y pue vaguement, et des odeurs fanées, de poussiéreux parfums y rampent et se mêlent. Un je ne sais quoi de flottant, d’impalpable et de tassé se balance par l’air cinéraire. Comme si les bouquins endormis rêvaient, il est des hôtes et des bruits en ces ténèbres murmurantes. Ainsi qu’une Babel de lois, des Tripier et des Merlin, il sort mille voix ergoteuses, une jugeaillerie confuse, un dialogue de Normand à Manceau, une théologie du droit, une cacophonie processive, un frôlement de paperasses, un balbucifiement de juges.

Bien composé, bien complet, est le Voltaire en 70 volumes — un peu moisis. La pièce est humide, pleine d’une âpre fraîcheur ; elle est un très convenable caveau pour le squelette narquois jeté en travers des illusions humaines. C’est bien la chapelle bourgeoise élevée à Candide ; l’officiant y a tout ce qu’il faut pour célébrer l’office : la table d’acajou où les testaments s’écrivent, la chaise curule en maroquin vert, un coupe-papier de buis jaune, une grosse paire de lunettes d’argent, — et aussi une calotte grecque brodée de main de femme.

Le salpêtre a fait sa proie du Yorick de Ferney ; des vers paissent dans la Pucelle ; une bonne moitié de l’esprit de Zadig est tombée en pourriture ; une gangrène de larges taches jaunes s’est mise au papier de Kehl, qui se meurt ; et en plein sel français, dans les boutades et les malices, les rats campent, mangeant à belles dents les plus grandes gaietés du railleur. Et cela est triste, fort triste ; plus triste peut-être qu’une princesse allemande médiatisée recommandée à un conducteur de diligence.

D’ordinaire, sur les rayons, Rousseau est à côté de Voltaire. C’est pour les bonnes gens, les cœurs sensibles, un soulagement incomparable, et une bien précieuse ressource, que d’avoir ainsi le médecin de l’âme Tant-Mieux porte à porte avec le médecin de l’âme Tant-Pis. Mais ici point de Rousseau ! nulle petite senteur de pervenche ! nulle menue consolation d’utopie ! Voltaire tout seul ! miroir unique dans lequel le vieillard regarde son esprit ! Voltaire, maître absolu de ce mur, dont il ne descend que pour jouer niches sur niches à la conscience de son maître ! Le voyez-vous, qui tient à sa goutte une compagnie moqueuse, qui souffle sur les châteaux de cartes du moribond, qui fait les cornes à ses attendrissements, qui tour à tour lui promet Dieu, le diable et le néant, qui conte des gaudrioles à ses vieux sens, qui le berce et le berne, qui le turlupine, qui le barbouille, le confesse, et fouette à tours d’ironies sa raison comme un sabot ! Il rôde tout autour, voletant, sautelant, gambadant, l’hôte des vieux logis, le lutin des foyers célibataires, Trilby étique enveloppé d’étoffes à ramages, un bonnet de soie noire à son petit crâne, statue de Houdon réduite à deux pouces, qui d’un rire de casse-noisette ameute, par instants, les échos de la maison morte !

Dans le jardin, un sapin a tout pris, la place, et l’air, et les fenêtres. Il pousse magnifiquement, comme s’il poussait dans de l’engrais humain. Autour, des rosiers s’affaissent et se courbent, penchant à terre des fleurs traînantes, pâmées et lasses, d’où montent des arômes violents, des parfumeries chaudes. Un air lourd, chargé de résine et de roses. Sous l’arbre, accroupis, mendiant le soleil, un vieux chat, un vieux chien. Ils tremblotent sur place. Le chat n’a plus de ronron. Le chien est râpé comme un vieux chapeau.

Assise, une femme jeune, les lèvres larges, plates et rouges, pâle et les yeux bistrés, regarde, inoccupée, devant elle, fixement.

Edmond et Jules de Goncourt