Prudhomme

 

Prudhomme, personnage crée par Henri Monnier apparut dès 1830 dans quelques-unes des Scènes de la vie populaire, notamment dans Le Roman de la portière, puis dans La Cour d’assises. Ces Scènes furent complétées en 1841 par les Scènes de la ville et de la campagne, puis en 1852 par une comédie en cinq actes intitulée Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme. En 1857, Monnier écrivit les Mémoires de Joseph Prudhomme où la fascination du créateur pour sa créature se paracheva. Prudhomme, maître d’écriture, bureaucrate, image du conformisme ampoulé, prototype d’une petite-bourgeoisie bureaucratique tout entière prise dans l’imitation et dans le normatif, est un des grands mythes du XIXe siècle. Il contient virtuellement Homais par son emphase, et Ubu par sa cruauté. Il est aussi l’une des figures où s’illustrent la réification du langage, la redite de la doxa sous la forme d’idées reçues. Devenu, dans la pièce de 1852, la figure même du bourgeois, il est capitaine de la Garde nationale et nourrit l’ambition d’être représentant du peuple. Cette comédie plut tout particulièrement aux Goncourt qui en firent le compte rendu dans Paris, le 4 décembre 1852 (article repris dans Mystères des théâtres. 1852, Edmond de Goncourt, Jules de Goncourt, Cornélius Holff, Paris, Librairie nouvelle, 1853, p. 480-484). Nous reproduisons ici ce compte rendu :

4 décembre

ODÉON.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DE M. JOSEPH PRUDHOMME,

Comédie en cinq actes et en prose, par MM. Alphonse Royer et Henri Monnier.

 

            O bourgeois ! comme s’il ne suffisait pas que le crayon de Daumier eût vilipendé toutes les phases de ton existence ; comme s’il ne suffisait pas qu’il t’eût partout suivi, – le moqueur ! – qu’il eût pénétré dans ton intérieur aux heures intimes, pendant que tu faisais ta barbe, que tu fouettais tes moutards, que tu gourmandais ta cuisinière ; qu’il t’eût montré voulant vainement faire mettre un bouton à ton pantalon quand ta femme est en train de lire du Georges Sand ; qu’il t’eût suivi à la campagne et qu’il t’eût fait voir aux mauvais plaisants, en grande partie, en grande liesse, dans une tapissière, menant la rossinante, avec un chapeau de femme sur la tête ; qu’il eût trahi jusqu’aux secrets de ton alcôve : “ Couche-toi, ” dit le mari à la femme, et la femme, assise sur le lit, répond : “ Je suis trop fatiguée ! ” Comme si ce n’était pas assez qu’il t’eût mis un melon sous le bras et un petit garçon en artilleur devant toi, ô bourgeois !  Voilà Monnier, le monographe dériseur, le Cabrion flegmatique, qui passe les bras dans les manches de ton habit, pose tes lunettes sur son nez, prend tes gestes, ta cervelle, ta tabatière, et promène à l’Odéon, devant une salle pleine, ta personne décorporée, décervelée, comme une victime du prince Hercule Multipliandre ! – En face de cette atellane merveilleuse et véridique, chacun a regardé son voisin et s’est mis à le reconnaître sur la scène, et alors ç’a  été un grand éclat de rire.

            Cet Henri Monnier, qui ne le connaît ? C’est l’auteur des Scènes populaires ; c’est l’étonnant stéréotypeur de ces conversations niaises où l’on ne dit rien, et de ses dialogues oiseux où l’on parle deux heures sans causer une minute ; c’est l’artiste qui a dessiné dans les Français la Femme de ménage et le Conducteur de diligence ; c’est ce mime d’atelier, élevant la charge au plus haut comique, acteur admirable, acteur sans rouge, improvisant sa pièce en même temps que son jeu sur la table à modèle, redoutable en ses désopilations, comme une Ménippée, aux ridicules médiocres ; cet Henri Monnier, c’est un demi-siècle de niches à la bourgeoisie ! Et, de charge en charge comme par rhapsodie, il a édifié peu à peu son colossal Prudhomme, accompagnant le personnage posé dans toutes les circonstances de sa vie, et jusque dans la rue Saint-Nicolas, en plein cœur de séductions vénales. “ Mademoiselle, – répondait Prudhomme par la voix de Monnier, – vos propositions me semblent un peu familières. Je sais que vous pourrez me citer l’exemple de Paul et Virginie ; mais leurs familles se connaissaient, et je ne sache pas que ma famille ait jamais connu la vôtre. ” Il portait ce type en sa tête, Monnier ; il était devenu Prudhomme même, et, quand il alla au bal masqué chez le peintre Gérome, il vint en garde nationale, et, comme on le priait de raconter quelque drôlerie : “ Messieurs, – dit gravement Monnier-Prudhomme en levant son verre, – à la garde nationale de Cambrai ! ”

            Eh bien ! la moquerie quotidienne de l’écrivain, du caricaturiste, du comédien, tout cela s’est condensé dans une pièce de Monnier, jouée par Monnier, écrite par l’auteur des Scènes populaires, jouée par l’acteur de la Famille improvisée, et cela s’appelle Grandeur et décadence de M. Prudhomme. – C’est la seconde comédie sociale du siècle ; la première s’appelle Robert Macaire. (De Robert Macaire, Mercadet est le satellite), et Robert Macaire appelait M. Prudhomme : Robert Macaire est le faiseur, M. Prudhomme est l’actionnaire.

            Henri Monnier a été admirable dans Prudhomme.

            Ce qu’il faut dire, et surtout dire, c’est le goût, c’est le vrai, c’est le sobre du jeu de Henri Monnier. – Maintes fois, le dimanche, au Théâtre-Français, quand on dépêche du Beaumarchais, nous avons été choqués d’exagérations, d’intentions outrées. Sur cette grande scène de la Comédie-Française, où rien ne doit être donné au public, où l’on doit bien plus sourire que rire, où les acteurs sont coupables de jouer trop, où “ toutes les délicatesses de la diction et du geste ” doivent trouver asile, nous avons vu charger invraisemblablement les rôles comiques. M. Monrose, entre autres, a trop de zèle les dimanches. Ces exagérations seraient un manque de goût partout ailleurs ; c’est un sacrilège sur la scène de la rue Richelieu. – Félicitons et remercions Henri Monnier d’avoir joué selon sa conscience d’artiste, d’avoir tout indiqué, de n’avoir rien chargé, de n’avoir rien crié et d’avoir tout dit. C’est Symptôme d’exquis comédien, quand l’acteur a assez confiance en lui-même pour ne rien mettre à son rôle de cette mimique forcée à laquelle se prend toujours une portion du public. M. Prudhomme est une création qui côtoie à toute scène le grotesque ; il n’y a que plus de mérite à Henri Monnier à en avoir fait un caractère, quand il était si facile d’en faire une caricature.

            Et cette distinction que Henri Monnier a donnée tout le temps à son jeu, il l’a donnée encore à son costume. Là, l’exagération était facile, elle tentait ; Henri Monnier s’en est garé, et de cela encore il faut lui savoir grand gré. L’habit noir de M. Prudhomme est un habit anormal, mais ce n’est pas un habit impossible ; ses lunettes sont des lunettes, et ne sont pas des bésicles ; son chapeau est dans le goût de tous les chapeaux bêtes, et sa calotte grecque de velours soutaché est dans la donnée de toutes les calottes grecques dont les hommes mûrs s’ornent le chef.

            La pièce fourmille de ces nihilismes pompeux, de ces niaiseries drapées de solennel dont M. Prudhomme paie le monde, parce qu’il s’en paie lui-même. Il y a des mots sublimes : “ Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ! ” – “ Pas de népotisme, monsieur ! pas de népotisme ! ” quand son neveu lui demande de le nommer à une place qu’il a tous droits d’obtenir. Et encore : “ Je ne suis pas un Malthus ! ” Admirable autopsie de cette phraséologie sonore et sans raison d’être, de ces phrases qui jouent l’idée, de ces raisonnements qui jouent la raison, de ce La Palisse académique qui joue le bon sens !

            M. Altaroche a fait tout  ce qu’il pouvait pour l’enfant de M. Monnier. Il a mis près de lui une charmante petite personne, Mlle Valérie, qui a des sourires plein les yeux et les lèvres un peu plates du Baiser. – Il a donné à M. Prudhomme une moitié selon son cœur, une bonne comédienne, Mme Grasseau.

            Et cependant, aujourd’hui que le bourgeois est vous, est nous, est tout le monde, savez-vous vraiment bien, Monsieur Monnier, le véritable plastron de votre pièce ? Ce n’est pas le bourgeois, c’est la famille. M. Prudhomme, ce sont les vieux parents ; M. Prudhomme, ce sont les idées entêtées de tous nos pères, de toutes nos mères, de tous nos oncles ; M. Prudhomme, ce sont tous les grognards de l’expérience, qu’ils soient nobles ou boutiquiers ; M. Prudhomme, c’est la défiance du positivisme contre tout ce qui n’est pas réalité sonnante.

            Pauvre bourgeoisie ! en si peu sainte odeur que tu sois à l’ Odéon, n’es-tu pas, malgré tout, l’appoint avec lequel ont été fabriquées toutes les grandes fortunes oratoires, littéraires, artistiques d’aujourd’hui ?

Edmond et Jules de Goncourt.