La Révolution dans les mœurs parut chez
Dentu en 1854. En 1989, Enzo Caramaschi
en a procuré une édition dans le no 17 de la revue Francofonia, pp. 67-90. Ce texte bref
échappe à toute définition générique précise. On peut le lire comme un ouvrage
polémique, comme un livre de moraliste, comme un essai sociologique. Ceux qui
se réclament du « politiquement correct » peuvent passer leur chemin,
car il s’agit, à tous égards, d’une œuvre réactionnaire et impertinente. Sur
l’éducation, sur la famille, sur la femme, sur l’héritage, les Goncourt
adoptent des positions que l’on dira, par euphémisme, traditionalistes. S’en
tenir là, ce serait néanmoins ne pas savoir lire un texte court, mais néanmoins
important pour qui veut comprendre les deux frères. Qui le scrute attentivement
y découvre, en effet, des résonances biographiques. L’apologie de la famille
stable, des maisons où de génération à génération se transmettent des manières
d’être ? Songeons à ce que fut la jeunesse des Goncourt, aux domiciles
successifs de leurs parents. Songeons aussi aux sentiments qu’ils vouent à leur
propre famille. On les dira, pour le moins, ambivalents. Ils se réclament du
nom du père, mais, aussi bien, ils ne veulent naître que d’eux-mêmes. Et telle
réflexion sur les hommes de lettres qui sont fils de militaires renvoie à leur
propre situation.
On propose une
autre entrée pour comprendre cet essai sur la dissolution du lien social et du
lien familial, consécutive à la Révolution et à l’essor du capitalisme :
la lecture de la deuxième Démocratie en
Amérique de Tocqueville. L’historien sociologue avait analysé les
conséquences de l’égalité démocratique sur les arts, sur la religion, sur
l’éducation, sur le mariage, sur les relations père-fils, et plus généralement
sur les mœurs. Ce sont aussi les sujets qui excitent l’éloquence des Goncourt.
Mais tandis que Tocqueville, de manière ambiguë il est vrai, prenait son parti
de la « douceur démocratique », bien qu’elle soit fadeur, médiocrité,
et qu’elle porte en elle la menace de l’indifférencié, les deux frères, en
revanche, s’opposent frontalement à leurs contemporains. Ces mondains ne se
veulent pas du monde où ils sont. Il leur faut se réfugier dans un siècle
fantasmé, le dix-huitième siècle, où une décadence délicieuse conciliait liberté
des mœurs, essor de l’art, art de la conversation. On lira donc La Révolution dans les mœurs comme un
pamphlet mélancolique qui ouvre, en son
ultime développement, la clairière d’une nostalgie, entendons un rêve
d’artiste.
Jean-Louis Cabanès
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
LA RÉVOLUTION
DANS
LES MŒURS
LA FAMILLE. – LE MONDE.
LA VIEILLE FEMME. – LES
JEUNES GENS. – LE MARIAGE.
LES DEMOISELLES À MARIER. –
LES GENS RICHES.
LES LETTRES ET LES ARTS. – LA
PUDEUR SOCIALE.
LE CATHOLICISME.
Paris, Dentu, 1854
PRÉFACE
Ce
n’est pas de ses ennemis que la Société doit avoir peur : – c’est d’elle-même.
De la famille au
dix-neuvième siècle
La famille, c’est le faisceau du lien du sang dans la
droite de la paternité. Là où la paternité, cette majesté du foyer, est armée
de force et entourée de respect, la famille est une, indivisée, compacte. Là où
la paternité n’est plus qu’un mot et une image, la famille est débandée,
éparse, dissoute ; et la communauté des intérêts, des sentiments, des traditions
de la maison génératrice a cessé d’exister.
Dans
les sociétés antiques, le père est dictateur ; il possède absolument ses
enfants ; il en dispose absolument.
Dans
les sociétés modernes, le père, successivement dépouillé de ses droits de
barbarie et de tyrannie, le père n’es plus que roi, mais il est encore roi.
Ainsi,
dans le siècle qui a précédé le nôtre, l’autorité paternelle, gouvernant
l’enfant jusqu’à la majorité, régnait encore sur l’homme. Âge, mariage,
éloignement, rien ne relevait le fils de famille, affranchi plutôt que libre,
de cette surveillance bienveillante, de cet appui conseiller, de cette tutelle
amicale. De la manumission, il
demeurait dans le fils un souvenir reconnaissant et l’instinct des soumissions.
La parole du père était une parole grave écoutée dans le recueillement, et qui
pesait même dans la balance des passions.
Le
père était jaloux de cette religion qui l’entourait ; il l’exigeait en
s’en montrant digne. Il comprenait que, si l’étiquette était la sauvegarde du
trône, la dignité était la sauvegarde du foyer.
Dans
la société actuelle, le père n’est plus qu’un monarque constitutionnel, lié sur
son trône, salué par politesse, obéi par habitude, – dieu sans foudre, qu’on
tolère à la place d’honneur !
Et
si le père est si peu aujourd’hui, c’est non seulement qu’il a été découronné,
c’est encore qu’il s’est diminué lui-même. Le père a compromis la vénération
qui lui était due en oubliant la vénération qu’il se devait. Il s’est fatigué
de toujours mériter d’être honoré. Comme Noé, il a bu le vin de la vigne devant
ses fils ; comme Noé, il a dormi le manteau ouvert ; et les fils,
comme Cham, se sont mis à rire devant la nudité de leur père.
Aussi
voyez maintenant où en sont les pères, et comme ces millions de clefs de voûte
d’une société sont ébranlées et ruinées ? Voyez comme les fils ont vite
désappris de rougir et de trembler devant leurs pères ! Voyez quelle belle
égalité ! et comme les pères sont devenus les amis des fils, en sorte que
les fils sont devenus les camarades des pères ! Entendez le tutoiement de
la Révolution, ce tutoiement des jeunes gens aux vieillards, ce tutoiement des
enfants aux parents, et dites si cette paternité ainsi tutoyée par les fils ne
ressemble pas à Louis XVI coiffé par le Vingt-Juin !
Ne
faut-il pas aussi, de cet irrespect, attribuer un peu à la moderne institution
de la jeunesse ? L’instruction publique, qui a tué l’éducation, a
précipité la libération des enfants. N’a-t-elle pas enlevé les enfants au
giron ? Ne s’est-elle pas substituée aux parents dans la distribution des
peines et des récompenses ? N’a-t-elle pas éloigné l’enfant de la main du
père pendant tout ce temps des premières impressions, où les habitudes
révérencieuses s’impriment dans l’esprit pour n’en jamais sortir ? L’instruction
publique ne prend-elle point l’enfant à la famille privée pour le donner à la
famille publique, à l’État ? N’a-t-elle point, en émancipant les
intelligences, émancipé les cœurs ? Et ne rend-elle pas à dix neuf ans le
jeune homme aux siens, en appétit de volonté, pourvu d’un libre arbitre entier,
et prêt à raisonner l’obéissance ?
Pour
compléter la décadence de la paternité, le sceptre du mari est tombé en
quenouille. Cependant que le maître dormait, la femme qui, du gynécée, est
arrivée au salon, en attendant qu’elle parvienne au forum, la femme, cette ambitieuse qui ne conquiert pas, qui
empiète, la femme a tiré à elle la couverture. La chose de la famille est
tombée à la domination de la femme. La raison sociale du ménage moderne
n’est-elle pas ; Madame et Monsieur ?
Les gens ne sont-ils pas : Les gens de
Madame ? Le dîner : Le
dîner de Madame ? La voiture : La voiture de Madame ? Cet empire du détail, cette autorité de
préséance, cette gérance d’intérieur ne montrent-ils pas que la femme est dans
le chemin d’usurpations plus hautes ?
Je
viens à une autre raison de la décadence de la famille.
L’hérédité
était le principe constitutif de l’ancienne société. Le trône était un legs,
l’emploi public un patrimoine, le mode de gouvernement une transmission. De ce
pouvoir fait à l’image de la famille, la famille tirait sa force. De ces
institutions en accord avec elle, la famille – qu’elle fût noble ou roturière,
aristocratique ou commerçante, qu’elle vînt de Charlemagne ou qu’elle eût
derrière elle deux siècles de probité au même comptoir, – la famille
tirait cette continuité et cette
perpétuité qui est sa splendeur, sa noblesse, sa dignité ; et cette
succession de la génération vivante dans la charge de la génération morte,
l’engagement des fils dans les honneurs ou les travaux des pères, était le lien
poétique et moral de la famille, le lien du souvenir, de l’héritage et de
l’exemple.
La
famille ancienne se succédait encore dans un autre ordre. Elle se succédait
dans le service des mêmes valets, gens
chrétienne, vieux hôtes de la maison, vieux gardes des pénates, figures
accoutumées, ensevelisseurs des pères, berceurs des enfants, amis en livrée.
Elle se succédait dans le même château, dans l’ombrage des mêmes bois, dans
l’abri sous la même tuile. Elle se succédait dans les mêmes goûts. Elle se
succédait dans le même mobilier, dans la vue et l’usage des mêmes meubles, ces
témoins de la vie, auxquels il reste toujours comme un parfum de ceux qui ne
sont plus, – ces choses dont le temps fait des reliques !
La
famille moderne ne se succède en rien. Elle ne se succède pas en
elle-même ; une famille nouvelle et indépendante, presque étrangère à la
famille-mère, commençant avec le fils, finissant avec le petit-fils, – anneaux
brisés d’une chaîne autrefois si serrée ! – La famille ne se succède pas
dans la même charge : l’amovibilité est la loi révolutionnaire qui
gouverne du fonctionnaire au souverain. – La famille ne se succède pas dans la
même carrière : Le fils du militaire est homme de lettres, le fils du marchand
est avocat. – La famille ne se succède pas dans la même maison : de notre
temps les maisons changent de maîtres presque aussi souvent que les peuples. –
La famille ne se succède même pas dans le meuble : c’est pour les fils
hôtel garni que l’appartement où ils ont été élevés et embrassés, et ils
poussent, encore chaud, le lit de leur
mère morte sous le marteau du commissaire-priseur !
Du monde au dix-neuvième
siècle
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois était un petit monde, une
confrérie, une compagnie, une famille.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois était une académie, et que
l’on n’y entrait qu’après avoir été reçu.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois vous demandait votre nom,
votre gloire ou votre esprit.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois faisait tous les soirs le
journal du jour et parce qu’il ne le lisait pas.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois était un plaisir dont les
jeunes gens ne se sauvaient pas, une école riante où ils briguaient d’aller.
Il était
autrefois un monde, parce que monde autrefois était l’unique rendez-vous de la
vie ; qu’il était le cercle de
tous les pères, comme il était le bal
public de tous les fils.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois se croyait tenu de savoir
lire, de savoir dire et de savoir médire.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois était une république de belles
façons, qu’il accueillait chacun sur le pied de l’égalité, et qu’il ne faisait
lever les femmes pour un homme qui entrait, – cet homme fût-il ministre.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois était le tribunal des choses,
françaises, le jury des talents, l’aréopage de la mode, la société en grande toilette,
la France en grande représentation, – le forum
doré et fermé de Paris et de l’univers.
Il était
autrefois un monde, parce que le monde autrefois était la fête des Grâces
décentes et de la parole légère, qu’il ignorait la Bourse, la politique et la
valse.
Il était un
monde autrefois, parce qu’autrefois le monde n’était ni une carrière ni une
grande route ; qu’il ne menait qu’à plaire, et qu’il ne faisait pas
d’hommes d’État.
Il était un
monde autrefois, parce qu’autrefois le monde n’était pas cette mêlée de tout le
monde et de quelques autres où l’on se coudoie trente ans sans se connaître, où
le joueur ne perd pas de vue les mains de son partner, et qui coûte à
l’amphitryon, – au compte de la police, – tant de petites cuillers d’argent.
Il était un monde
autrefois, parce qu’autrefois le monde n’était pas une cohue de trois cents
personne, mais une réunion comme le Bal
paré de Saint-Aubin, où l’on ne compte que trente-six têtes.
Il était un
monde autrefois, parce qu’autrefois le monde n’était pas un brouhaha d’aparté,
de voisin à voisin, d’oreille à oreille, d’intérêt à intérêt, mais un commerce
de causerie, d’un bout du salon à l’autre, de tous avec tous, pour l’agrément
de tous.
Il était un
monde autrefois, parce qu’autrefois le monde n’était pas une foire où l’on
montre un homme célèbre comme un ours ; parce qu’il n’était pas un salon
de force où l’on ne vous invite pas, où l’on requiert vos jambes ; parce
qu’il n’était pas un défilé d’inconnus à la parade, une buvette gratuite où le
passant présente le passant, où la maîtresse de maison ne connaît ni l’amenant
ni l’amené, ni le parrain ni le filleul.
Il était un
monde autrefois, parce qu’autrefois le monde n’était pas une messe italienne où
tous les hommes sont parqués à gauche, où toutes les femmes sont parquées à
droite, où les sexes s’enfuient l’un de l’autre après la contredanse ;
mais qu’il était une messe française où les habits se mêlaient aux robes et où
les danseurs ne se croyaient pas dispensés d’entretenir leur danseuse un quart
d’heure pour l’avoir fait suer dix minutes.
De la vieille femme au
dix-neuvième siècle.
… Et pourquoi
encore le monde s’en est-il allé ?
C’est parce
qu’il n’y a plus de vieilles femmes, ou mieux, parce qu’il n’y a plus la
vieille femme.
La vieille
femme d’autrefois a été guillotinée, et si bien qu’il ne nous reste plus d’elle
que quelques lettres cachées dans des collections d’autographes et les pastels
de Latour.
La vieille
femme d’autrefois était une femme qui n’était plus jeune, et qui ne s’en
prenait ni à Dieu, ni au monde, ni au diable. Elle savait que cela était sa
faute, et sa très grande faute, et que tout meurt, même le printemps ;
elle ne rejetait ses années sur rien, et elle ne faisait porter ses infirmités
à personne. Il semblait qu’elle n’eût voulu apprendre du vieil âge que
l’indulgence, la patience et la commisération.
En son corps
délabré et misérable, rit doucement la gaieté de l’esprit, Sur ses lèvres le
passé voltige et refleurit en ressouvenirs enjoués, et un verbe garçonnier et
pétulant pare d’un charme perdu la vieille femme du passé. Autour du tonneau de
soie où elle vit l’hiver, voyez aussi que de blondes, que de brunes têtes se
pressent ! Et la vieille femme appareille les jeunesses, réconforte les
ennuis, console les chagrins en les badinant, jette à toutes ces oreilles roses
penchées tour à tour vers elle mille leçons de la vie, mille conseils de morale
sociale, mille enseignements légers et profonds ! Ne dirait-on pas une fée
bienfaisante mal cachée sous un masque de rides, et dont le jeune sourire et la
raison aimable démentent les sourcils blancs ? C’est le confessionnal
plein d’absolution où les folies et les désirs se confessent. C’est la mère des
amours. C’est un pont jeté entre les deux sexes, ou plutôt, c’est un sexe
neutre : un vieillard avec l’enchantement de la femme !
Quatre-vingt-neuf
ans, – de 1700 à 1789, – la vieille femme porte sur sa béquille le monde
français. Plus charitable que dévote, elle prie Dieu le matin avec sa pomme de
canne pleine de pièces d’argent pour les pauvres, le soir avec sa bouche pleine
de douces, charmeuses et prudentes paroles pour les jeunes gens.
Quatre-vingt-neuf ans, la vieille femme fait les honneurs de la société
française. Elle patronne la beauté, elle règle les politesses, elle ordonne les
bienséances, elle corrige d’un regard les fautes de goût, et d’un mot les
fautes de cœur. C’est la police du beau monde faite à coups d’épigrammes.
Pendant
quatre-vingt-neuf ans, la vieille femme est, – comment dire ? – le chef
d’orchestre de la conversation française. Elle guide, elle modère, elle
soutient l’harmonie du concert. Elle encourage les débutants qui rougissent sur
leur pupitre. Elle donne l’accord à toute cette armée d’instruments ennemis.
Elle apaise d’un dolce ! les
trilles mutinés ; les flûtes qui se lamentent trop haut, les basses qui
ronflent trop fort, les trompettes qui sonnent trop clair, elle les ramène au
ton, elle les fait rallier le gros du chant. Par elle toutes les voix se
donnent la main ; pas une note en faute, pas une dissonance ! De l’œil
elle dit : allegro ! puis
soudain : pianissimo ! et légèrement elle fait passer d’un
air à un autre sans déchirer la cadence. À chacun en entrant elle dit sa partie
et donne son cahier ; à propos elle éveille quelque petit fifre
moqueur : et voit-elle deux cœurs enlacés, vite elle fait signe aux
violons de noce. Même les timbales lui sont soumises ; elle a défendu aux
cuivres d’assourdir. Elle marque la mesure en branlant la tête ; et elle
marie tous les musiciens et toutes les musiques, les hautbois et les
tambourins, les vieux airs et les chansons neuves dans une symphonie des
esprits et des âmes, – menant presque un siècle ce carnaval de Venise, dont chacun emportait chez lui une note
joyeuse.
La vieille
femme est quatre-vingt-neuf ans cette vieille femme dont M. de Lévis parle
ainsi en ses Souvenirs :
« Son empire sur la jeunesse des deux sexes était absolu ; elle
contenait l’étourderie des jeunes femmes, les forçait à une coquetterie
générale, obligeait les jeunes gens à la retenue et aux égards ; enfin
elle entretenait le feu de l’urbanité française. »
Aujourd’hui la
vieille femme est une femme qui n’a pas pris son parti de vieillir. Elle
nourrit, maussade, le remords de ne plus être jeune, et elle ne veut pas être
consolée dans cette douleur. Vieillissante, elle ne change rien aux choses de
sa toilette, rien aux choses de son cœur, et elle se continue en une
coquetterie héroïque à côté de sa fille mariée. La vieille femme aujourd’hui ne
s’accoutume qu’à la longue à voir aimer autour d’elle sans crier au
voleur ! Elle ne songe pas à se sauver dans cette mondaine retraite de
l’esprit et du gouvernement des manière où se réfugiait la vieille femme du
dix-huitième siècle. Elle ne préside plus au plaisir ; elle ne protège
plus le bonheur. Dans ses mains de vieille femme, plus ces mains de jeunes
hommes et de jeunes femmes qu’elle unissait ; dans sa voix, plus cette
autorité de grâce qui commandait à la causerie ! Elle ne noue plus rien,
et elle occupe le monde comme un ennui respectable, au lieu de le lier, de
l’animer, de le vivifier, de le charmer comme une Providence sans
pruderie !
Des jeunes gens au dix-neuvième siècle.
Être
jeune aujourd’hui, écoutez bien tout ce que c’est, et combien peu c’est.
Être
jeune aujourd’hui, c’est :
Avoir
des cheveux, des gants verts, un diplôme de bachelier, un tailleur anglais, un
fusil de garde national, un bon appétit, une fortune à espérer ;
Compter
avec ses dettes, faire des folies comme on fait des affaires, se ruiner comme
on bâtit – sur devis ; raisonner une passion, calculer une orgie, enrayer
une dépense, prévoir dans l’entraînement, calculer dans l’ivresse ;
Se
peigner à deux brosses, sauter une mazurka, disserter sur un menu, critiquer un
attelage, estimer des cigares, apprécier du vin, monter à cheval sur la plage
de Trouville, manger où l’on mange tout haut pour être entendu, chez Bignon,
chez Verdier, et l’été au Moulin-Rouge,
fréquenter le Cirque, rouer les maquignons, connaître la portière du
Vaudeville, savoir le whist, parier en louis ;
Être
revenu d’Italie pour crier : Brava !
la diva ! aux cantatrices, et de Londres pour prononcer cab, derby et coachman devant son palefrenier ;
Laisser
traîner son petit nom dans les bals de filles, et sa figure dans tous les lieux
connus ; être aux courses, aux mardi de Mabille, aux bals de Mlle
B… ; avoir besoin de quatre bras, comme les idoles de l’Inde, pour rendre
toutes les poignées de main qu’on vous prête sur les boulevards ; aller
partout où l’on est rencontré, – et même là où l’on est rencontré sans être reconnu ;
Rassasier
ses passions, comme on rassasie les bêtes du jardin des Plantes, avec de la
basse viande ;
Tutoyer
la R… ; savoir combien coûtent toutes choses, – même celles qui ne coûtent
rien à vendre ; raconter le pied de Mlle O…, les enfants de Mlle P…, les
maris de Mlle L…, et comme ronfle Mlle G…s ;
Aimer
des femmes populaires comme des feux d’artifices ;
Attacher
une trompette à ses amours, des grelots à ses additions ; vivre pour la
galerie ; jeter l’argent par les fenêtres qui donnent sur la rue ;
Se
prêter des dettes, des oncles, des femmes du monde, et jusqu’à des
infirmités ;
Aller
à tous les diables, – comme une armée marche à la gloire, – avec toutes sortes
de précautions ;
Prévoir
l’âge, guetter le mariage ;
Être
la vieillesse : muscles neufs, dents neuves, habit neuf – et vieux
cœur ;
Compter
cent sous dans une pièce de cinq francs, et, sur l’oreiller de la vingtième
année, rêver du balancier de la monnaie ;
Lire
quelquefois, – à la campagne, – quand il pleut trois jours de suite ;
Faire
son esprit avec des bribes de vaudevilles, sa gaîté avec des verres de cognac,
l’amour avec la poche, et la charité avec un sou ;
Être
de l’opinion qui est, de la mode qui sévit, de la suite de la victoire, et
tourner le pouce pour l’athlète tombé.
Comme
les fruits colorés et vivants qui ne portent en leur cœur qu’une pincée de
cendres, la jeunesse d’aujourd’hui vit sans rien de vivant en elle. Elle n’est
ni la berceuse d’une utopie, ni le porte-clairon d’une idée ; et les
grandes choses humaines passent à côté d’elle sans faire retourner son esprit.
Nulle foi ne la dupe ; nul flux ne monte jusqu’à elle ; et repliée
sur son âme avare, elle respire, digère et jouit sans rien dépenser de ses
feux, de ses élans, de ses poésies. Elle n’est ni religieuse comme sous la
Réforme, ni duelliste comme sous Louis XIII, ni militaire comme sous Louis XIV
et sous Napoléon, ni sceptique comme sous Voltaire, ni révolutionnaire comme
sous la Révolution, ni libérale comme sous la Restauration, ni littéraire comme
sous Louis-Philippe. Elle n’a pas même en elle l’étoffe d’une bouderie et d’une
émeute espiègle comme fut le Fronde, ou d’une petite guerre à coups de canne
comme fut le Directoire. Elle n’est rien et ne confesse rien. Que les idées se
battent et se dévorent, la jeunesse regarde tuer et mourir ; et sur le dos
de ces lâches qui désertent leurs jeunes ans, Goya eût pu écrire : Nada !
Tous
ces cerveaux que jadis une grande pensée ou une grande folie remuait ou
fécondait, ces fougues que rien ne bridait, – volcans muets ! – Dieu a
licencié cette armée qui se battait dans les batailles, sur le pré, au théâtre,
et qui avançait du doigt l’avenir sur le cadran de l’histoire. Il a dispersé
ces cohortes vaillantes, les pupilles de l’opinion publique, les gardes d’honneur
des popularités. Il a fait l’isolement et le désarmement. Il a ravalé chacun à
la servitude de ses propres intérêts ; et les jeunes hommes, qui avaient
jadis vingt ans une moitié de leur vie, sont devenus semblables aux vieillards.
Et ce cœur de la jeunesse, l’âme vive de la France, ce cœur fait de tant de
cœurs enrôlés, ce cœur qui appartenait au monde, cette machine généreuse enfin
que toute cause humaine mouvait, – ce n’est plus que millions de moi, sans drapeau, débandés, isolés,
personnels, dont chacun se possède tout entier, ne livre rien de lui, et vit
chez lui, pour lui et en lui.
Ainsi
ces vétérans, en qui le colon a tué le soldat, héros d’hier qui ont enterré
leur aigle dans le champ dont ils vivent, qui se bouchent les oreilles aux
fanfares des clairons lointains, et s’en vont peureux, par les chemins de
traverse, vendre leurs salades à la ville prochaine.
Du mariage au dix-neuvième siècle
Il a été
fait ces temps-ci deux ou trois pièces contre les mariages d’argent, en faveur
des amoureux pauvres, mais honnêtes. La cause des garçons honorables à marier
sans dot a été plaidée avec la plus entraînante éloquence, et il fallait à une
demoiselle sortant d’une de ces pièces une raison bien bourgeoise pour ne pas
refuser tout aussitôt tout prétendu convaincu d’un million ou deux.
Pièces
morales, si l’on veut, mais d’une morale exaltée plus que sociale ; pièces
qui tendent à ridiculiser le bon sens de l’expérience et la crainte des pères
de marier leurs filles avec la misère, et de leur laisser faire un roman de la
chose la plus grave du monde : le ménage.
Ce
n’est point ce procès que je ferai au mariage moderne. Je n’attaquerai point le
mariage moderne comme une juxtaposition de deux sacs d’écus. Je montrerai
seulement que le mariage a perdu à la Révolution deux de ses caractères :
la proportion d’âge entre le marié et la mariée, et ce cachet de fiançailles
qu’établissait la connaissance des familles, et l’habitude des castes de se
marier entre elles.
Aujourd’hui
que l’homme naît de soi, que la position sociale est une acquisition et non un
héritage, – l’homme ne s’établit qu’à l’âge plus ou moins mûr, où il a fait sa
carrière, où il est parvenu, de par lui, à un point satisfaisant et convenable,
dans l’échelle de sa fortune, de ses fonctions ou de ses travaux. L’on peut
dire, en thèse générale, que le jeune homme est inapte à se marier, dans la
société présente, avant trente-cinq ou quarante ans. De là deux maux :
l’homme reste garçon tout le temps où la femme lui est indispensable, et il
supplée à la compagne par l’hétaïre, plus scandaleusement qu’on ne l’a vu en
d’autres temps. D’autre part, la jeune fille, qui aspire à vivre, trouve dans
le lit nuptial un homme qui désire se reposer d’avoir vécu.
Je
dis encore que le mariage a été fait, par la Révolution, une loterie plus
aléatoire par la confusion des ordres, par la mêlée des fortunes, par le hasard
entier des rencontres dans des salons qui sont des places publiques.
Après
un grand bouleversement, un tremblement de terre social, quand ce qui reste du
monde retombe par terre, et ne se reconnaît pas une fois remis sur ces
jambes ; – ainsi des naufragés de toutes sortes et de toute condition,
jetés sur un rivage dévasté, – il est assez difficile de se marier à peu près
convenablement.
C’est
alors, – ainsi que cela se fit après la Terreur, – que la publicité supplée aux
relations, que l’on s’annonce au lieu d’être présenté, et qu’on recourt aux Petites-Affiches pour trouver la femme
qu’on veut, et les enfants qu’on espère.
Puis
la société un peu rassise et calmée, il arrive qu’il y a une sorte de honte de
s’afficher à marier, comme un cheval à vendre. Aussitôt viennent des gens
habiles, et dignes de leur époque, qui se mettent à tenir boutique d’alliances.
Ils débitent les héritières, ils tiennent les orphelines et les veuves, et tout
ce qui concerne leur état. – D’autres sont épiciers, bijoutiers,
restaurateurs : ils sont marieurs. Au reste, gens du monde : leur
boutique est un appartement « où l’on ne se rencontre pas », leur discrétion,
« une tombe », leur correspondance « un mystère ». – Bref,
ils sont les pourvoyeurs patentés de l’amour ordonnancé par le contrat,
légalisé par l’écharpe, sanctifié par la messe.
Une
chose n’est qu’à la condition d’avoir sa raison d’être. M. de Foy n’est pas un
hasard. Il n’est pas une industrie excentrique. Il est un symptôme, une
institution rationnelle en rapport avec les besoins du siècle.
La
société nivelée, les liens sociaux rompus, les mariages en un milieu de monde
connu et comme natal étant devenus impossibles, il est permis de prévoir le
jour où l’on mettra l’amour en courtage, et le bonheur en assurance ; –
laquelle invention sera certes un beau progrès.
Des demoiselles à marier au dix-neuvième siècle
En ce
siècle, la jeune fille à marier aspire, non d’après ce qu’elle vaut, mais
d’après ce qu’elle veut. Elle règle son ambition, non selon sa position, mais
selon son désir. Depuis que tout s’est mis à arriver en France, – la jeune
fille à marier se prépare par l’espoir aux fortunes inespérées ; elle les
attend de si bonne foi, que vient le jour où elle y compte ; et de son
rêve elle fait un droit. Et si plus tard, après avoir couru toutes les eaux de
France et toutes les eaux d’Europe, elle n’est pas guérie – d’être fille,
montrant le poing au ciel, elle appellera sa déception une injustice.
Si
peu haut que sonnent sa naissance, sa parenté, son avoir, sa beauté, la jeune
fille se croit bonne à tout mariage ; point de pauvreté qui la dispense de
prendre des leçons d’aquarelle d’Hubert, de chant de Ponchard, de littérature
d’un Mennechet, et de piano d’un pianiste connu, couru, allemand, et trompetté
entre les plus trompettés.
Toutes,
– entendez bien, toutes – les jeunes filles sont ainsi artistiquement éduquées.
Ne doit-elle avoir que vingt mille francs en mariage, la jeune fille sait
toutes ces choses, – les a apprises, si mieux vous aimez. C’est une
encyclopédie de talents, cette jeune fille presque sans dot, tout comme la
riche héritière, tout comme une dotée de trois cent mille francs. Élevée comme
elle, souvent par les mêmes maîtres, elle a les mêmes toilettes et les mêmes
maisons, les mêmes goûts et les mêmes espérances. À mesure qu’elle grandit, sa
famille imprudente la berce dans ses erreurs, lui montrant à l’horizon une vie
qui n’est point faite pour elle ; elle la jette dans un monde où il ne lui
est donné que de passer ; elle forme, en son orgueil imbécile, toute cette
jeunesse pour un train brillant d’existence que le mariage fera brusquement
cesser.
Ces
choses, – il est vrai de le dire, – ne sont pas d’hier. Elles viennent de plus
loin que la Révolution. Sous Louis XV, les filles de la finance ont commencé ce
mouvement ; et Mme de Pompadour est, de ces ambitions et de ces
éducations, un grand et célèbre exemple.
Mais
alors cet enseignement des arts gracieux, charmants, dispendieux et preneurs de
temps, ne sortait pas des grandes dots.
Aujourd’hui
cette éducation ambitieuse a pénétré partout. Toute la bourgeoisie féminine, la
plus mince même, semble élevée pour la Cour ; – et la vierge qui n’apporte
que son trousseau en dot entre dans le ménage, comme au sortir d’un
conservatoire de famille, toute pourvue de quantité de talents d’agrément. Du
haut de ses imaginations, elle tombe en un pauvre et maigre logis, en mille
réalités besogneuses. Toutes ses poésies se heurtent au lendemain des noces, au
haut-de-chausses qu’il faut ravauder ; et elle maigrit, dans la haine de
ce mari coupable d’être pauvre comme elle, – mangée de regrets et d’envie.
Mais
un grand mal, un bien plus grand mal, est venu de cette trop belle éducation de
la femme. – Laissons les habitudes de dépense, de luxe, et de loisir, données à
la femme par les leçons de sa jeunesse, et contre lesquelles l’homme a
perpétuellement à batailler au nom de la raison du mariage ; – la femme a
cru tirer de ses dons cultivés, et de ses grâces mises en vue par l’étude, une
supériorité sur le mari. Ce n’a plus été une ménagère et une compagne que le
mari a eue à son foyer : il a trouvé chez lui une sorte d’artiste, un
semblant d’actrice, une chanteuse, un peintre, – non plus un dévouement, mais
un talent, talent petit, talent de rien, mais talent applaudi par les amis et
le monde, – une petite gloire enfin que le mari subit d’autant mieux qu’il en
est un peu flatté. – Pauvre mari ! – Et s’il n’a pas devers lui un diplôme
bien reconnu de grande capacité ou de fermeté calme, s’il n’est pas très
célèbre – ou un peu brutal, – voyez la lutte incessante et formidable entre
cette faiblesse, – c’est la femme que je veux dire, – et cette force : le
mari !
Que
si, par hasard, la femme n’est victorieuse aux premières batailles, aussitôt
quelle mélancolique figure elle prend, et quel triste roman elle joue ! –
Elle monte sur ses talents pour pleurer. Elle est une artiste victime. – Oui,
cette éducation de virtuose est la source de ces méconnues et de ces incomprises,
filles du dix-neuvième siècle, qui font à l’heure qu’il est, au coin des
cheminées de Paris, vis-à-vis à leurs bourreaux d’époux, dans des poses
désespérées. De là, tous ces soupirs et ces grands chagrins imaginaires sur
lesquels les femmes vivent aujourd’hui, comme les vieux soldats sur le récit de
leurs campagnes. De là ces milliers d’épouses qui ont pris, mais en toute
conscience, les allures résignées et opprimées d’esprits immatériels tenus en
bouteille par de farouches démons, ou de colombes encagées par des sauvages.
Des gens riches au dix-neuvième siècle
Le droit
d’aînesse ne passe pas généralement pour un droit naturel. Mais ce droit
anti-naturel était assurément une prévoyance sociale. Il était la garde et le
maintien des grandes fortunes.
Le
droit d’aînesse à bas, toute fortune, à chaque mutation, se dédoublant, se
détriplant, tout fleuve d’opulence se perdant, à chaque génération, en
ruisselets épars, – est-il encore des familles riches ?
Non.
L’argent
à 4 1/2, les impositions prenant le cinquième du revenu, les dépenses de la vie
triplées depuis un demi-siècle, est-il encore des gens riches ?
Non.
La
propriété éparpillée en millions de mains, à peine çà et là quelques beaux
groupes d’arpents, rares îlots sauvés pour quelques années de la bande noire de
la terre, la France morcelée si bien qu’à la parcourir de l’œil, il semble que
l’on voie le premier travail d’un cadastre socialiste – est-il encore de grands
propriétaires, des propriétaires de lieues de pays, des châtelains de châteaux
à chasse, à meute, à théâtre, à table de soixante couverts, à écuries de cent
chevaux ?
Non.
On
dit pourtant qu’il y a en ce temps-ci une vingtaine d’hommes qui ont à peu près
le même nombre de millions que les riches du temps passé.
On
dit qu’il y a des banquiers à qui leur argent rapporte plus de 4 1/2 et qui
gagnent, en une maison carrée qu’on appelle la Bourse, beaucoup, mais beaucoup
d’argent.
On
le dit. – Pour moi, je n’en crois rien.
Les
ci-devant riches enrichissaient une contrée ; ils payaient une route, ils
dotaient d’une église, ils aumônaient d’un hôpital. Comme Beaujon, ils
laissaient tomber de leur bourse un quartier de Paris ; et ils auraient
rebâti Paris, comme la fille grecque Athènes, à la condition d’être nommés sur
un coin de pierre de taille.
Nos
riches d’aujourd’hui bâtissent, mais ce sont belles forges, fonderies, grandes
raffineries, grandes fabriques, – ce qui prouve bien qu’ils ont encore à faire
fortune.
Jettent-ils,
ces riches honteux, des poignées d’or sur le sol ingrat ?
Entretiennent-ils dans les champs des palais comme Versailles ? Font-ils
encore semer le sucre râpé dans leurs allées pour promener l’été leur maîtresse
en traîneau ? Ou seulement poudrent-ils leurs poulets amoureux avec un
diamant pilé – ainsi que fit un de leur aïeux ?
Non.
Ils
ont des hôtels dont Bouret ferait des communs ; des architectes anonymes,
des attelages possibles, des voitures raisonnables, les caprices qu’on peut
avoir, des intendants dont ils refont les additions, des valets qui ont quelque
chose à faire, des tableaux qu’on leur choisit et qu’ils marchandent eux-mêmes,
des Danaés bien contentes d’une pluie d’argent, des parasites qu’ils
n’engraissent même pas !
Pauvres
hommes, riches de hasard, bombardés millionnaires, inhabitués à l’argent ;
où est l’insolence de leur dépense ? où est le scandale de leurs
écus ?
Aux
ébahissements du peuple, l’or coule-t-il de leurs mains ouvertes pour
l’assouvissement de fantaisies énormes ? Sont-ils ces fous magnifiques qui
passent, laissant après eux un sillage d’enrichis, éclaboussant le bon sens, la
misère et l’arithmétique ?
Non.
Font-ils
se disputer des Lesueur et des Lebrun pour la décoration des lambris nus de
leurs hôtels ? Font-ils dégrossir les blocs de pierre par la main d’un
Clodion pour meubler leurs salles de bain ?
Quel
Samuel Bernard d’aujourd’hui a son portrait gravé par un Devret ? – Quels
livres et quelles estampes les saluent d’une dédicace ? Sont-ils les
souscripteurs des grands ouvrages ? Recommencent-ils les éditions des
fermiers généraux ? Pensionnent-ils l’intelligence ? Font-ils entre
eux, ces riches modernes, la subvention des arts et des lettres ?
M.
de Luynes à part, –non.
Des lettres et des arts au dix-neuvième siècle
Une société
d’arts et de lettres a sombré. Une société de guerre est venue après elle. Puis
à la société militaire a succédé une société industrielle et commerçante.
Athènes a été
Sparte ; elle a été Rome ; elle s’essaye à devenir Carthage.
Or, quoiqu’en
ces années la France ait semé sur le monde des poignées de chefs-d’œuvre, et
qu’elle ait fait donner, comme pour une lutte suprême, des génies comme le
monde en compte peu ; quoique de magnifiques livre, de belles toiles, de
beaux marbres aient jailli du front de ses enfants, – les lettres et les arts
sont condamnés à mort à l’heure qu’il est ; et leurs victoires
contemporaines sont un adieu, – la vive lueur d’un soleil qui se couche.
L’industrie
tuera l’art. – L’industrie et l’art sont deux ennemis que rien ne réconciliera,
quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise. L’industrie et l’art partent de points
différents ; ils aboutissent à des buts divers.
L’industrie
part de l’utile ; elle va au profitable pour le plus grand nombre ;
elle est le pain du peuple.
L’art part de
l’inutile ; il va à l’agréable pour quelques-uns. Il est la parure égoïste
des aristocraties.
Quand la
subvention de l’art passe des bourses particulières à la bourse de l’État,
l’art est prêt de n’être plus. Les démocraties sont trop occupées de bonnes
œuvres pour payer l’art ce qu’il veut être payé ; et il est besoin de
millionnaires prodigues pour nourrir cet affamé qui distrait.
Les sociétés
modernes marchant d’un pas continu à la satisfaction des besoins et des
appétits de la plupart, – le parti de l’art ne sera, dans un temps donné,
qu’une minorité séditieuse, et l’art lui-même deviendra une activité parasite
et suspecte dans les activités
sociales.
– « Vous calomniez le
peuple ! – me crie l’un ; – l’avènement du peuple sera l’avènement de
l’art ! Le peuple ! mais voyez-le au spectacle ! voyez-le au musée ! Il saisit
tout ! il comprend la nuance ! il acclame le sublime ! Il est le
grand public ! le vrai public ! le public dont auteurs, acteurs,
peintres, sculpteurs doivent prendre les conseils, les ordres, les
leçons ! »
Quoi ! nous,
pauvres gens d’étude, qui passons nos années lisant, regardant, compulsant,
comparant, analysant ; qui mettons tout notre temps, toute notre pensée à
apprécier le beau ; – le premier venu, un homme tout de peine et de matière,
nous passe du premier coup en ces choses ? Il saute couramment, l’heureux
homme, à ces beautés que nous avons mis si longtemps à apprendre ! Il lit
à première vue ce que nous avons épelé ! Il a le goût de naissance !
Il a la critique infuse ! – Supposez, cher monsieur, de bonnes gens nés et
vivant dans une chambre noire ; tout à coup s’ouvre une trappe ;
c’est le jour qu’ils n’ont jamais vu, – et tout aussitôt les voilà à expliquer
le ciel !
Passons.
L’art n’est
rien au peuple. Livrez le beau au suffrage universel, que devient le
beau ? Le peuple ne monte à l’art que lorsque l’art descend jusqu’au
peuple. Ne voyez-vous pas, depuis quelque temps, où quelques-uns veulent mener
l’art, et jusqu’où ils l’abaissent pour le faire populaire ? – Et ce
réalisme, qui ne se borne pas à être un coin dans l’œuvre et une face dans le
talent, – comme le Pouilleux chez
Murillo, comme Falstaff chez
Shakespeare, – le réalisme tout vert, tout cru, tout brut, n’est-ce point l’art
qui s’abdique par égard pour le gros instinct du peuple ?
Je sais bien
que d’autres encore rêvent l’alliance de l’industrie et de l’art ; c’est
une des plus belles utopies que je connaisse, et c’est tout ce que j’en pense,
n’ayant pas l’habitude de prendre des moulins à vent pour autre chose que pour
– des moulins à vents.
De la pudeur sociale au dix-neuvième siècle
Les signes
sont visibles.
Ils sont là et
là, – partout.
Faut-il vous
dire ces livres tolérés par le sentiment public, lus, relus, feuilletés et
refeuilletés par vos femmes, et que la police est obligée de venir
fermer ?
Faut-il vous
dire ces filles encore rouges des baisers de la rue, encore gaufrées du dur
cilice de Saint-Lazare, vendant au public la mesure de leur pudeur, le portait
de leurs amants, et l’histoire de leur lit ?
Faut-il vous
dire encore ces mariages sans nom qui semblent se faire à la mode ? Ces
femmes que des hommes épousent après tant d’autres hommes, devant les hommes,
devant Dieu, devant eux-mêmes ?
Et que si, du
scandale de mœurs, la pensée de détourne, si la vue montre plus haut, c’est un
scandale plus impudique et plus cynique : le scandale des consciences.
Triste
siècle ! où Dieu semble essayer les couronnes aux monarques pour fatiguer
les apostasies des courtisans ! Siècle dont les révolutions continuelles
promènent de soleil levant en soleil levant l’avilissement des âmes !
Temps de mauvais conseil et d’immoral exemple, où Talleyrand pourrait s’excuser
en disant au tribunal de l’histoire : Il y a quelqu’un qui a encore plus
trahi que moi : – la Providence !
Du catholicisme au XIXe siècle.
D’aucuns
disent :
La religion
catholique, qui n’est que foi, n’a plus la France. Les nations vieillies jurent
sur l’Évangile de la vieillesse, qui est l’expérience ; et ce besoin de
croire qui tourmente les nations jeunes ne sollicite guère le temps présent.
L’homme du dix-neuvième siècle vient à la vie pensante douteur et
sceptique ; et il porte en lui le germe immortel de l’esprit d’analyse que
Voltaire sema sur le monde urbi et orbi.
La foi, ce dévouement de la pensée à un mystère, ce renoncement au criterium humain, ce don de son être
entier et involontaire comme dans l’amour, – la foi n’est plus.
D’aucuns
disent :
Au lendemain
des catastrophes et des bouleversements, il est des retours imposés aux nations
vers les choses divines. Il se fait après les ruines des appels désespérés au
frein des croyances, et c’est alors que les peuples invoquent pour leur
sauvegarde la religion, cette discipline des penchants et des actes contraires
au code organique de la société. Mais ceci n’est point la foi. C’est
l’agenouillement de l’Égypte après les plaies de Moïse. C’est la part de Dieu
que le rentier se résout à faire pour sauver le grand-livre. Ce n’est pas la
restauration de la catholicité, c’est un service de gendarmerie qu’on demande à
la religion ; c’est une comédie de piété qu’on joue pour la cantonade,
pour les domestiques, les paysans et les prolétaires.
D’aucuns
disent :
L’intolérance,
fille de la foi, est morte avec la foi. Or, qu’est-ce que le catholicisme sans
l’intolérance ? La guerre active et incessante contre ceux qui ne croient
pas, et ceux qui ne croient pas comme lui, la conquête des âmes avec l’épée ou
avec la parole, la mission la croisade, l’impatience de l’hérésie, n’est-ce
point le propre du catholicisme ? Que devient cette religion, ambitieuse
du globe, avec ces doctrines de tolérance qui chaque jour grandissent et se
répandent, avec ces nations de tous cultes, dont les chemins de fer font
communier les intérêts ?
D’aucuns
disent :
Une religion
vit et florit là où le miraculeux est en elle, quand il n’y a pas de science,
ou par elle, quand il y a une science, comme chez les mages et les prêtres
égyptiens. Or la religion catholique a laissé la science être laïque ;
elle a chassé les Galilées vers les Académies ; et les découvertes
scientifiques, – gloire de ce siècle, – ont détourné les esprits des croyances
natives, qui sont en l’homme, pour les jeter aux croyances acquises par la
recherche et vérifiées par l’épreuve.
D’aucuns
disent :
La religion
catholique, qui était le cadre de la vieille société française, est-elle
demeurées la religion convenante et appropriée à la société nouvelle, née le
jour où la Bastille mourut ? Cette religion était la religion d’une
société hiérarchique et aristocratiquement agricole. Est-elle, dans les vues
providentielles, la religion d’une nation égalitaire qui se fait toute
industrielle et commerçante ? L’exemple des États-Unis et de l’Angleterre
ne donne pas à le supposer.
Pour moi, je
me demande si cette religion des monarchies demeurera la religion des
bourgeoisies. Dieu me garde de jeter la pierre à la bourgeoisie, à ce tout qui
est maintenant la nation française, à ce grand parti de citoyens, où nobles et
peuples se sont perdus comme en un océan : mais le doute est permis.
L’avènement de
la bourgeoisie a été dans l’ordre philosophique l’avènement de la raison, comme
dans l’ordre politique il a été le triomphe de chacun par le droit de
l’intelligence . – C’est encore la victoire du positif, du pratique, sur le
théorique et l’imaginatif.
La bourgeoisie
affirme ce qu’elle touche ; elle croit ce qu’elle voit ; elle admet
le probable ; elle tente le possible ; elle se dévoue à ce qui
est ; le fait est son Dieu. La bourgeoisie se méfie de la poésie, comme un
caissier de l’amour. La bourgeoisie demande aux additions leurs preuves, à la
gloire sa cote, aux croyances les pourquoi, aux utopies des chiffres, aux
gouvernements leur budget. Jamais le cœur ne lui monte à la tête. Elle vérifie
tout ce qu’elle pense, et elle se fait à elle-même son Credo.
Quand la
bourgeoisie règne en un pays, c’est absolument comme si une génération d’hommes
bien portants de quarante ans tenaient ce pays ; hommes en l’âge de la
santé de l’esprit, revenus de la passion et conquis au pyrrhonisme du bon sens.
Outre cet
instinct rationnel et cette tendance à n’accepter que les choses d’ordre
purement humain, – il est encore un côté de la bourgeoisie qui l’éloigne de la
religion catholique.
La
bourgeoisie, qui ne place guère au ciel, place tout dans cette vie. Elle se
cherche et elle se trouve en la vallée de larmes une abbaye de Thélème dont
elle bouche les fenêtres pour ne point voir au-delà. Elle s’attache aux
jouissances d’ici-bas, et elle réagit contre les théoriciens de l’Imitation, qui faisaient de ce bas monde
une hôtellerie de misère et une tente d’un jour qu’on ne devait point
orner. – Du haut en bas de la société,
la bourgeoisie prêchant d’exemple, le comfort,
emprunté à notre voisine industrielle et commerciale, est devenu besoin :
toute femme a voulu avoir chapeau, tout homme a voulu avoir habit, tout bouilli
a voulu être filet, tout noyer a voulu être palissandre. Depuis soixante ans,
le bien-être matériel est l’appétit et la soif de la France : l’égalité
devant le bien boire, le bien manger, le bien coucher, le bien vivre, est la
grande question nationale. Le « bien-être » est le cri de guerre de
toutes les révolutions. Le « bien-être » est le programme de tous les
pouvoirs.
Le
catholicisme, qui apprenait la résignation aux déshérités du monde, qui désarmait
la révolte en promettant des compensations d’outre-tombe, qu’a-t-il à dire dans
ces aspirations effrénées aux biens palpables ? Que peut-il promettre aux
générations de notre temps, dégoûtées d’attendre, lasses d’espérer, et qui
vendraient leur part de paradis pour une aile de poule au pot ? Le
catholicisme qui a fait, naissant, ses premiers prosélytes et ses recrues les
plus ardentes parmi les esclaves et les femmes, partout où il y avait
souffrance, besoin du ciel, élan hors de la prison du monde, ne doit-il pas
marcher tout les jours plus seul, dans une société matériellement heureuse ou
toute préoccupée de le devenir ?
En ces
question sociales, les riens disent beaucoup. – Même cette furia gothique, ce retour de 1830 aux débris dédaignés du moyen
âge, cette occupation, ce travail, cet empressement de l’histoire, de la
science, de la peinture, de la sculpture, autour de cet art confesseur de la
croix, cette intronisation du mobilier des siècles croyants dans le caprice
général de la nation, cette disposition des esprits qui faisait remonter la
pensée du possesseur d’un custode au
destinataire céleste, cette conversion du public par les belles choses de la
catholicité, – même ce puissant auxiliaire mis au service de l’Église par la
France romantique, fait défaut à la catholicité. Le goût public a tout à coup sauté à la Renaissance, et de la
Renaissance au dix-huitième siècle. Les esprits, comme les yeux, ont été
regagnés à ce renouvellement du paganisme. Goujon a repris la faveur que
perdaient les tailleurs d’images. Watteau est monté aux enchères de tout ce que
baissaient les Primitifs ; et l’entour sensuel et délicat du siècle de
Watteau a été rappelé d’exil et accueilli comme on accueille partout une
nouvelle mode – bien vieille.
Ce qui
prouverait au reste que la religion catholique est malade, – c’est que des gens
d’infiniment d’esprit, des apôtres très malins, se sont mis à la défendre
contre le mal des temps. – Cela même, ô catholiques ! cela même, une
presse catholique, n’est-ce pas la mort de la catholicité ? N’est-ce pas
insulter Dieu que de faire un journal en sa faveur ? N’est-ce pas
méconnaître l’Évangile que de le traîner dans l’arène des polémiques ?
N’est-ce pas ravaler la Foi que de la défendre comme un gouvernement, comme un
ministère, comme une subvention ? N’est-ce pas descendre ce royaume, qui
est au-dessus de tous les royaumes, parce qu’il n’est pas de ce monde, n’est-ce
pas le descendre sur la terre et le livrer aux destinées misérables des partis
humains ? N’est-ce pas manquer à la religion que d’en faire un
Premier-Paris, un thème journalier ; en sorte que la religion, commise en
d’indignes disputes et en des paris de scandale, n’est plus qu’une cause
fameuse donnée en spectacle, gagnée un jour, perdue l’autre, selon que ses avocats
ont bien ou mal plaidé ? Et n’est-ce pas déconsidérer l’Église que de
prendre la croix du Golgotha pour être l’enseigne d’un bureau d’abonnement, les
colères du pamphlet pour prêcher la charité, et la langue de Vadé pour répondre
à Voltaire ?
Où l’auteur avoue résolument au nom de quel siècle et de
quelle société, il jette la pierre à la société et au siècle présents.
Siècle
dix-huitième ! siècle où la France posséda l’Europe, non à la façon de
Rome par le drapeau qui flotte et le centurion qui commande ; mais à la
manière qui convient à ma patrie : par les idées, par le langage, par les
gloires, par les grands hommes, par les tragédies, par les tableaux, par les
statues, et jusque par les modes, populaires par l’Europe le lendemain comme la
veille de Rosbach ;
Siècle des
censeurs sans ciseaux, des religions sans dragons, des discussions sans
fagots ;
Siècle où les
batailles eurent des violons, les bastilles des maisons de Beaumarchais dans
leurs fossés ;
Siècle où
derrière Moreau, il y a Chardin ; derrière les mules, les mouches et les
talons rouges, de sévères images de la vie de famille, une morale de foyer,
grave et recueillie, un chez soi d’aisance bourgeoise et d’honnêteté
laborieuse ;
Siècle de
justice qui ne compte qu’une commission extraordinaire ;
Siècle du
noble courage où les disgrâces eurent des courtisans, où des magistrats
antiques s’assirent calmes sur leurs chaises curules dans la cour de tous les
parlements de France ;
Siècle qui
para de mensonges charmants les vilains instincts de l’homme ;
Siècle qui
restera dans l’histoire comme l’exemple de l’humanité la plus bellement
apprivoisée ;
Siècle qui
entoura sa vie privée du gracieux, de l’élégant, du beau, semblable à ces
vieillards qui aiment les fleurs autour de leur vieillesse ;
Siècle plein de
la femme et de sa caressante domination sur les mœurs ;
Siècle tout
humain qui parlera au cœur des hommes des autres siècles comme l’Alcibiade de
Plutarque !