Paul de Saint-Victor

 

En 1857, puis en 1858, les Goncourt publièrent chez Dentu Portraits intimes du dix-huitième siècle, ouvrage en 2 vol.

Le 9 mai 1858, Saint-Victor en fit dans La Presse un compte rendu que nous reproduisons ici.

FEUILLETON DE LA PRESSE

DU DIMANCHE SOIR 9 MAI 1858.

THÉÂTRES

(extrait)

            […] Le théâtre me laisse des loisirs, j’en profite pour feuilleter le livre curieux et charmant que MM. Edmond et Jules de Goncourt viennent de publier sous ce titre : Portraits intimes du dix-huitième siècle. C’est un livre fait avec des lettres autographes patiemment recherchées, délicatement encadrées ; un livre à tiroirs en quelque sorte, — quelque chose comme un de ces fins meubles rocaille, incrustés de médaillons sur émail, auxquels le Temps aurait mis des scellés et qui nous serait parvenu intact et rempli. On l’ouvre, la clé d’argent tourne dans la serrure ciselée, il s’en échappe un trésor ; amours, secrets, révélations, confidences, les lettres des sages, les billets des belles, la vérité toute nue, la passion toute frémissante, des traces de larmes, des empreintes de mains émues. Sous ces frêles papiers jaunis et froissés, les cœurs palpitent et se débattent comme des oiseaux dans les filets où ils se sont pris.

            Parcourons au hasard ces délicates reliques enchâssées avec un art si exquis ; il n’en est pas une qui n’ait son prix ou son charme, sa grâce morale ou sa valeur historique.

            Voici des lettres de Mme Dubarry. On s’attend à un étincelant caquetage, à des babils de grisette mêlés à de grands airs d’odalisque ; on trouve la tendresse et l’humilité de la Courtisane amoureuse mettant sa poitrine nue sous le pied de son bien-aimé. Ces lettres sont adressées à lord Seymour, un des derniers amants de la favorite. Elle avait trente ans lorsqu’elle se prit à l’aimer. Louis XV était mort, son règne avait fini : la diablesse de Versailles s’était faite ermite. Elle vivait retirée dans son délicieux pavillon de Luciennes, comme un bijou qui, après avoir brillé dans une fête, rentre dans son écrin. L’âge, la désillusion, la retraite, l’avaient attendrie. Ne sent-on pas, dans ces lettres, la mélancolie d’un cœur fatigué qui aspire au repos des affections fidèles ? — J’en débrouille l’orthographe qui est celle qu’aurait eue d’instinct la Chatte métamorphosée en femme de la fable.

            « — Les assurances de votre tendresse, mon tendre ami, font le bonheur de ma vie. Croyez que mon cœur trouve ces deux jours bien longs, et que s’il était en son pouvoir de les abréger, il n’aurait plus de peine. Je vous attends samedi, avec toute l’impatience d’une âme entièrement à vous, et j’espère que vous ne désirerez rien. Adieu, je suis à vous. »

            L’amant se refroidit, le lien se dénoue, elle se plaint, mais si doucement, que l’on dirait à voix basse.

            « — Vous n’aurez qu’un mot de moi, et qui serait de reproche, si mon cœur pouvait vous en faire. Demain je vous dirai ce qui m’a empêchée de vous donner de mes nouvelles. Mais croyez, quoi que vous en disiez, que vous serez le seul ami de mon cœur. Adieu, je n’ai pas la force de vous en dire davantage. »

            Enfin, vient la dernière lettre, un triste et touchant adieu.

            « — Il est inutile de vous parler de ma tendresse et de ma sensibilité, vous la connaissez. Mais, ce que vous ne connaissez pas, ce sont mes peines. Vous n’avez pas daigné me rassurer sur ce qui affecte mon âme. Ainsi, je crois que ma tranquillité et mon bonheur vous touchent peu. C’est avec regret que je vous en parle, mais c’est pour la dernière fois. Ma tête est bien, mon cœur souffre ; mais, avec beaucoup d’attention et de courage, je parviendrai à le dompter. L’ouvrage est pénible et douloureux, mais il est nécessaire. C’est le dernier sacrifice qu’il me reste à faire, mon cœur a fait tous les autres. »

            Cela n’est rien, c’est le lieu commun de la plainte ; il s’écrit chaque jour dix mille lettres d’amour pareilles à celle-ci. Mais l’émotion vous prend en songeant à celle qui l’a griffonnée. Il a donc souffert ce cœur effréné ; ils ont donc pleuré ces yeux de diamant ; nous prenons donc en flagrant délit d’amour vrai l’insolente et triomphante courtisane ! Il lui sera beaucoup pardonné, puisqu’elle a aimé une fois dans sa vie, naïvement, simplement, comme une grisette qu’elle était. Que cette larme lave sa mémoire, et aussi le sang qu’elle versa sur l’échafaud pour l’amour de la maison royale dont elle avait profané le trône. Elle fut lâche envers la mort, mais cette lâcheté même lui sied comme une dernière grâce. Il ne convenait pas à cette belle païenne de mourir à la façon des héroïnes et des saintes. « — Monsieur le bourreau, ne me tuez pas ! monsieur le bourreau, ne me faites pas de mal ! » criait-elle à Samson, sur la charrette du supplice. Qu’elle serait moins touchante, si elle avait porté devant l’échafaud la sérénité fière qu’il n’appartient qu’aux martyrs de présenter à la mort !

            Mme Dubarry et Mme de Pompadour sont les deux sultanes en titre de Louis XV ; mais, pendant leur règne même, défile, par les escaliers dérobés et les appartements secrets de Versailles, toute une armée de maîtresses obscures, éphémères, presque anonymes, essaim de harem si nombreux, si confus, que l’histoire n’a même pu le numéroter. Il en est une cependant qui s’en détache par un air de tête plus fier et plus noble. « Elle dépassait toutes les autres femmes, comme on le dit de Calypso », a écrit d’elle quelque part Sophie Arnould : c’est Mlle de Romans. Celle-là avait été destinée, dès son enfance, à l’amour royal, comme ces Circassiennes nées dans les montagnes où croissent, jusqu’à la saison nubile, les troupeaux voués au sérail. Elle eut du roi un bel enfant, qui devint plus tard l’abbé de Bourbon, et ce fut un peu avant sa naissance que Louis XV écrivit à la mère le curieux billet que voici : — Versailles, ce 8 décembre 1761. « Je me suis très bien aperçu, ma grande, que vous aviez quelque chose dans la tête lors de votre départ d’ici ; mais je ne pouvais deviner ce que ce pouvait être au juste. Je ne veux point que notre enfant soit sous mon nom dans son extrait baptistaire, mais je veux point non plus que je ne le puisse reconnaître dans quelques années, si cela me plaît. Je veux donc qu’il soit mis « Louis-Aimé » ou « Louise-Aimée », fils ou fille de Louis le roi ou de Louis Bourbon, comme vous voudrez. Pourvu qu’il n’y ait pas de blanc de votre côté, vous y ferez mettre ce que vous voudrez. Je veux aussi que le parrain et la marraine soient des pauvres ou des domestiques, excluant tous autres. Je vous embrasse bien tendrement, ma grande amie. »

            C’était presque un engagement que ce billet mêlé de réserve royale et de tendresse paternelle. Aussi, Mlle de Romans afficha-t-elle son enfant avec l’ostentation d’une reine présentant au peuple un petit dauphin. Tous les jours elle allait s’asseoir en habit de gala sous les marronniers des Tuileries, portant son glorieux poupon dans une corbeille noyée de dentelles. Telle une nymphe aimée de Jupiter et allaitant l’enfant mythologique dans un bosquet du mont Olympe, à deux pas du palais des dieux. Un jour que la foule affluait autour d’elle : « Ah ! mesdames et messieurs, s’écria la mère effrayée, n’écrasez pas et laissez respirer l’enfant du roi ! » Bref, elle fit de sa paternité un si pompeux étalage que Louis XV, ennuyé, lui enleva son fils et la renvoya dans sa province. — Ce n’est pas tout d’avoir péché, il faut encore être modeste.

            Une des plus curieuses trouvailles du livre de MM. De Goncourt est un « journal de Louis XV enfant », rédigé par son écuyer, le marquis de Calvière. Chaque roi, depuis Henri IV, a eu son historiographe, dévôt jusqu’au fanatisme, qui enregistre minutieusement, jour par jour, heure par heure, les mots, les pas, les gestes, les toilettes et la santé de l’idole.

            Louis XIII a son médecin, Hérouard de Vaugrineuse, un Suétone apothicaire qui compile laborieusement la chronique de ses digestions. « Le 15 esveillé à six heures et demie ; à sept heures un quart, levé ; bon visage, guay, peigné, vestu d’un habillement bleu ; mené à la messe à neuf heures et demie ; disné : raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon, bouilli, pris un peu de gasteau feuilleté, bu du vin blanc… intrepidus. » — Il y a à la Bibliothèque six volumes in-folio bourrés de ces menus de mangeailles. Cela s’appelle la Ludovico-Trophie, un titre de poème épique ! »

            Louis XIV a Dangeau, — le type du genre — badaud de cour, qui consigne pendant cinquante ans sur son journal les moindres sourires et les moindres nuages du visage royal, avec le scrupule d’un astronome notant les phases et les obscurités d’une planète. — Le valet de chambre de son fils, le Grand-Dauphin, narre piteusement, sur un ton de martyrologe, les pensums et les férules donnés par Bossuet au bambin royal. Le Journal de Louis XV enfant complète ces monographies, qu’on pourrait appeler l’histoire naturelle de la royauté.

            Le marquis de Calvière est aussi sérieux que Dangeau ; pas un sourire, pas une ironie ; il raconte les puérilités de son petit maître, sans plus se dérider qu’un procès-verbal : « Le roi me donna une montre d’argent de Genève ; la façon dont il se servit pour me la donner fut de l’enterrer dans une caisse de bois pleine de terre qui était sur sa terrasse. Il me commanda de fouiller dedans avec les mains, et j’y trouvai ladite montre enveloppée dans du papier avec sa chaîne. — Le roi nous fit manger de gros morceaux de pain, et nous défendit, en badinant, de boire. Comme je savais qu’une bouteille de son vin nous attendait, j’y fus et bus deux coups. Au retour, le roi me dit que j’avais bu, mais il me pardonna, disant que je sentais la framboise à cause de l’iris. » — « Le roi étant à la meute, et ayant pris un petit lapereau en vie, me dit que je me souvenais bien d’être son porte-lapin, parce que, étant Dauphin, je lui en avais porté un de la part du roi. » — « … La chatte du roi, nommée Charlotte, fait quatre petits chats très jolis ; le roi les caresse beaucoup, et, à force de les tourmenter, il en meurt trois en vingt-quatre heures de temps. » — « … Le roi examine s’il est vrai qu’en coupant de la fougère on trouve dans la racine l’aigle déployé à deux têtes, aux armes de l’empereur. » — « … Le roi joue au moine, fait ôter à tout le monde ses souliers, met les miens, et me donne quatre grandes médailles de son histoire. »

            Quel contraste avec l’éducation forte, réglée, sérieuse d’un prince moderne, d’un prince de Galles, par exemple ! — Ne dirait-on pas l’enfance de Schaabaham ? —

Auprès de ces curiosités figurent des chefs-d’œuvre de style épistolaire. Le dix-huitième siècle avait une façon à lui de tourner une lettre et de trousser un billet. Comme la plume courait vite entre ces doigts voilés de dentelles ! Quelle légèreté idéale ! Quels raccrocs d’expression ! Quels carambolages d’épigrammes ! Quelle inimitable manière d’enlever le portrait au vol ! — Cette lettre de la duchesse de Chaulnes que vous allez lire, n’est-ce pas l’esprit d’une grande dame en déshabillé, au saut du lit, pour ainsi dire, dans le joli désordre du matin ? Elle est datée des eaux de Forges, en Normandie ; ce qui explique sans doute le laisser-aller de son orthographe, que nous rajustons çà et là : — à la campagne !

— « Ah ! bon Dieu, que vous avez bien raison, ma chère marmotte ! quel chien de train et quelle chienne de vie, et surtout quelles chiennes de gens ! Rien n’est comparable aux personnes. Vraiment, les noms n’en approchent pas les visages, et les styles sont bien autre chose. C’est un ennui, des compliments, des bêtises, des gaîtés, et surtout des agréments à souffleter, des mérites fort propres aux galères, et des dévotions faites comme de cire pour l’enfer. Une Mme Danlési, pleine de grâces, qui n’est pourtant rien auprès de Mme de Lagrange, qui, avant-hier, n’avait que soixante-et-onze ans, une grande fille, et un lait répandu de sa dernière couche, il y a quatre ans, mais qui, depuis hier, y a ajouté un goître de demi-aune qui lui est survenu dans la nuit. La pauvre femme, couchée étique, s’est réveillée ni plus ni moins qu’un roi de Sardaigne très étoffé. Voilà de ces coups de la fortune que ces eaux ici procurent plus souvent à des mousquetaires qu’à des accouchées septuagénaires. Mais que faire ? Il faut bien que la pauvre femme, après avoir sans doute reçu la rosée du ciel, accepte la graisse de la terre avec résignation. Elle sera consolée de tout, pourvu que Dieu lui fasse la grâce d’avoir un fils l’année prochaine. Je ne vous surfais pas d’un mot. Si tout le reste était à l’avenant, il y aurait plaisir ; mais les dames de Paris sont insoutenables. C’est un alliage de petites maîtresses, de bégueules, de dévotes, de commères, et partout une bêtise si profonde que je ne sais plus où me fourrer ; j’en suis même assez malade. Pour Mlle Hamilton, elle est comme un poisson dans l’eau. Voilà son élément, et tout ce monde-là lui va, je vous assure, bien mieux que nous. Aussi est-elle très à son aise avec toutes ces tapisseries ; elle y pâme de rire, et, après m’avoir stupéfait quelques jours, ne fait plus que m’ennuyer, tout comme une autre… On a ici M. le lieutenant de police de Caen, qui fait sa cinquantaine de madrigaux par matinée, et qui n’en a pas moins des manchettes de point tous les dimanches, et trente-trois maîtresses mortes dont aucune ne l’a pu souffrir ; cela n’empêche pas qu’il ne procède ici à la trente-quatrième, qui fera comme j’espère l’avoir dit ci-dessus. Mon Dieu ! que de bêtes, et qu’il y a peu de pauvres bêtes, qu’elles me manquent, et qu’elles doivent m’aimer si l’ingratitude leur fait peur… Ma chère marmotte, je vous embrasse. »

N’est-ce pas étourdissant d’impertinence et de verve ? Quels voltiges d’éventail dans cette phrase qui donne des tapes sur le nez des gens ou qui déroule, en se déployant, des silhouettes à l’emporte-pièce. On dirait Mme de Sévigné « de champagne ayant bu deux doigts ».

À cette lettre patricienne, opposons une lettre littéraire, presque populaire, belle de rudesse et de franc parler. Sous les longs doigts de la duchesse, la plume volait et glissait ; dans la main de Piron, le poète bourguignon, elle appuie et elle écrase. C’est un croquis de la cour vue d’une lucarne des Communs de Fontainebleau, où l’avait emmené la Comédie-Française, qui jouait devant le roi son Gustave Wasa.

            — « Les jours se suivent et se ressemblent. Tous les jours la chasse ; plus de chenils que de maisons, des aboiements de chiens et des cors, de la pluie, du vent et de la boue, voilà le pain quotidien. Voici le pain hebdomadaire : le lundi, concert ; le mardi, tragédie ; le mercredi, concert ; le jeudi, comédie française ; le vendredi, salut ; le samedi, comédie italienne ; le dimanche, grand-messe. Tout maudits que je tiens les plaisirs périodiques, cette semaine est encore plus riante que celle de l’Anglais dont on parle dans la Gazette de Hollande. La femme tomba malade le lundi, mourut le mardi, fut enterrée le mercredi ; il se remaria le jeudi, eut un enfant de sa seconde femme le vendredi, et se pendit le samedi. Voilà de la variété, et cela n’est pas revenu à l’Inglishe aussi régulièrement que nous reviennent les plaisirs que je viens de dire. Je m’ennuierais beaucoup à la cour sans une encoignure de fenêtre dans la galerie, où je me poste quelques heures la lorgnette à la main. Et Dieu sait le plaisir que j’ai de voir les allans et venans. Ah ! les masques ! Si vous voyez comme les gens de votre robe ont l’air édifiant ! comme les gens de cour l’ont important ! comme les autres l’ont altéré de crainte et d’espoir ! et surtout comme tous ces airs-là, pour la plupart, sont faux à des yeux clairvoyants ! C’est une merveille. Je n’y vois rien de vrai que la physionomie des Suisses ; ce sont les seuls philosophes de la cour : avec leur hallebarde sur l’épaule, leur grosse moustache, leur air tranquille, on dirait qu’ils regardent tous ces affamés de fortune comme des gens qui courent après ce qu’eux, pauvres Suisses qu’ils sont, ont attrapé depuis longtemps. »

            N’est-ce pas Diogène à la cour d’Alexandre, avec son tonneau qui roule et sa lanterne qui dévisage ?

            Il faut s’arrêter, quoique nous ayons à peine effleuré ces pages, pleines de ce qu’il y a de plus intime, de plus attrayant au monde : des lettres, des portraits. Watteau, la Camargo, Beaumarchais, le comte de Caylus, Mme de Geoffrin, nous apparaissent tour à tour, comme dans les vieux ovales, peints d’un ton léger et suave, et tenant une lettre entr’ouverte. Seulement, ici la lettre est lisible, et c’est comme si chaque personnage se montrait à nous le cœur sur la main. — Quant aux portraits, ils sont de deux jeunes maîtres en ce genre d’eaux-fortes et de pastels historiques. Artistes jusqu’aux ongles, dilettantes exquis, amateurs armés pour la recherche des choses rares, de toutes les finesses du goût et de tous les raffinements du tact, MM. De Goncourt savent par cœur leur dix-huitième siècle. Par cœur, c’est le mot ; car ils l’aiment passionnément, ce siècle sociable et intellectuel entre tous ; ils en ont toutes les clés, ils en savent tous les secrets, ils le peignent avec des nuances et des coquetteries délicieuses. — Vraiment, il y a là, entre autres, tel tableau, que Watteau lui-même, s’il les lisait, signerait « pour copie conforme » de son plus fin crayon rouge. […]

PAUL DE SAINT-VICTOR