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Alphonse
Daudet publie le 15 août 1896 dans la Revue
de Paris, Ultima un émouvant
témoignage sur la mort d’Edmond de Goncourt, qui emprunte la forme du Journal
chère aux deux frères. Cet hommage amical était aussi une réponse aux
curiosités et aux rumeurs malveillantes suscitées par une mort si brutale.
Edmond de Goncourt, si inquiet de mourir loin de son domicile, est décédé le 16
juillet 1896 chez les Daudet, à Champrosay, après quelques jours de
maladie : une congestion pulmonaire consécutive à un bain trop chaud et à
un refroidissement. Ainsi se terminait une longue amitié qui avait commencé le
16 mars 1873 chez Flaubert. Edmond de Goncourt se découvre une famille
d’adoption et devient l’hôte assidu des Daudet à Paris où il déjeune une fois
par semaine, à la campagne où il passe un mois tous les étés. Les Daudet ont
adopté Goncourt qui est le parrain d’Edmée en 1886 et le témoin de Léon lors de
son mariage avec Jeanne Hugo en février 1891. Goncourt ouvre à Daudet les
portes du grand monde en le présentant à la Princesse Mathilde en 1882 ;
de son côté Alphonse fait connaître à Edmond de jeunes écrivains, comme Barrès,
qui deviendront les hôtes d’un Grenier, animé par la verve brillante de
l’auteur de Tartarin. Malgré les
quelques ombres qui devaient assombrir cette amitié (on accusa Julia de vouloir
capter l’héritage d’Edmond et Alphonse de vouloir se porter candidat à
l’Académie française), l’intimité resta très grande dans le trio jusqu’à la
fatidique journée de 1896.
Pour mieux
connaître l’amitié entre les deux écrivains, voir Correspondance Goncourt Daudet présentée et annotée par Pierre-Jean
et Anne Simone, Droz, 1996 et dans la revue Le
Petit Chose, n° 65, 3° trimestre 1994, Pierre-Jean Dufief « Goncourt
et Daudet ».
Anne-Simone
Dufief
ULTIMA
Pour les amis
d’Edmond de Goncourt, et ceux-là seulement — car aux autres ces pages
sembleraient enfantines comme tout ce qui est tendre, — je relate ici le
dernier séjour à Champrosay, autant dire les derniers moments de l’illustre
écrivain. Ce séjour fut si rapide — du samedi soir au jeudi tout matin — que
pu, en contrôlant mes souvenirs par ceux qui m’entouraient, donner à mon récit
cette forme de journal, familière et vivante, qu’il aimait par-dessus toute
autre, pour sa chaleur d’intimité, sa souplesse, parce qu’elle est plus près du
vrai, qu’elle lui colle plus à la peau, la forme dont il s’est servi pour nous
raconter la mort de son frère, un impérissable chef d’œuvre de pitié et de
clairvoyance. Non que j’aie la prétention de rien écrire de vibrant, de pénétrant
comme ces feuillets du Journal des
Goncourt, juin 1870, mais ce qu’il a fait pour son frère Jules, ma
tendresse d’ami et de témoin veut essayer de le faire pour lui
Samedi soir, 11 juillet.
Edmond de Goncourt est arrivé aujourd’hui à six heures
du soir. Je suis allé l’attendre à la gare de Ris-Orangis — dix minutes de
Champrosay, sur l’autre rive de la Seine — dans le landau à deux chevaux que je
garde à la campagne tout l’été, depuis que mes jambes sont paresseuses. Les
fêtes du 14 juillet, l’encombrement des wagons et des gares ont retardé le
train d’une demi-heure… Enfin la barrière s’ouvre, du monde à flots, toujours,
et pas mon Grand… Qu’y a-t-il ? Je commence à me tourmenter, lui
connaissant des ennuis, de gros ennuis que vient de lui occasionner « son
sacré Journal ». Pourvu qu’il ne soit pas malade ; cette menace de
crise de foie dont nous parlait sa dernière lettre… Mais non. Le cocher s’est
retourné joyeusement sur son siège : « Voilà monsieur de Goncourt ! »
Cordial et généreux, à la maison tous les serviteurs l’adorent.
Mon fils
Lucien, qui l’a rencontré à la gare de Lyon, paraît le premier, portant un sac
de cuir rouge que je connais bien et dont l’aspect me fait rire tendrement. En
dehors, à côté de la figure humaine, et plus significative qu’elle peut-être,
nous avons pour chacun de nous ce que j’appellerai nos petites effigies, cette
empreinte que nous laissons de nous-mêmes, de nos gestes, de nos allures à tous
les objets qui nous servent assidument. Si quelqu’un que nous aimons bien
disparaît, nous quitte pour toujours, un chapeau de jardin pendu à une patère,
un lorgnon cassé au fond d’un tiroir nous le rendent souvent mieux qu’un
portrait, nous émeuvent surtout davantage. Pour moi, ce petit sac rouge que
j’ai vu tant de fois sur la route de Champrosay, c’est Goncourt en voyage,
Goncourt éperdu dans les gares, son horreur de la foule et des bousculades,
l’inquiétude fébrile de ses mains, ses longues mains souples d’artiste né. En
ce moment, libres et frémissantes, je les vois là-bas qui s’agitent,
s’impatientent, ses pauvres chères mains.
— Que vous
arrive-t-il donc, mon Goncourt ?
Il me jette
de loin :
— Mon petit,
ils ont perdu ma malle… il y a des mois où l’on n’a pas de chance.
Et pendant
qu’il continue à s’expliquer avec les gens de la gare, j’admire la verdeur
intrépide, la sveltesse de ses soixante-quatorze ans qui n’en paraissent pas
cinquante. Ferme et droit, en complet gris, petit chapeau de paille brune,
jamais il ne m’a semblé jeune comme aujourd’hui.
Par bonheur
la malle n’est pas perdue, seulement retardée jusqu’à un train du soir où le
cocher viendra la prendre. Rassuré, Goncourt monte en voiture ; on
s’embrasse et le landau file. De près, notre ami n’a pas la mine aussi bonne.
Je lui trouve l’œil aigu, préoccupé, la peau brûlante. Il parle nerveux :
Ah !
oui, des embêtements, et d’une qualité supérieure… Geffroy vous a dit, n’est-ce
pas ?… une ligne oubliée dans mon texte, le coq-à-l’âne que ça a fait…
tous ces braves gens que j’ai blessés sans le vouloir. Et des menaces de
procès, des volumes à retirer de la circulation ; et ce Fasquelle avec son
air tranquille… Moi, j’ai passé deux nuits sans dormir, à me tourner, me
retourner, à faire de ma chemise une corde à puits… J’ai bien cru que j’allais
avoir ma crise. Et puis, non… je pense que je l’éviterai.
Déjà la
fraîcheur de la rivière qu’on traverse, le grand coup d’éventail de l’allée de
peupliers, toute cette atmosphère apaisée le détend et l’attendrit.
— Et vous,
mon petit, comment ça va ici, tout le monde ? Léon est toujours au bord de
la mer, m’a dit Lucien… il m’a appris aussi la mort de votre vieux Tim ;
vous avez dû avoir beaucoup de chagrin.
— Beaucoup,
Goncourt ; nous étions liés par le cœur depuis trente-cinq ans.
Maintenant, comme amitié, dans le midi, je n’ai plus que Mistral ; dans le
nord il ne me reste que vous.
La voiture
s’est arrêtée, nous sommes chez nous.
Mademoiselle
Edmée, dix ans, fine et longue sous sa blouse anglaise, des paquets de cheveux
d’or rose par les épaules, saute au cou de son parrain :
— Bonjour,
parrain. Comment vas-tu ?…tu sais que la chatte de la jardinière a un
petit… Oh ! si joli, avec des yeux tout bleus… Et puis les deux petits
ânes, on leur a coupé les poils et nous avons une nouvelle vache qui a du bon
lait, mais qui est très méchante…
Malgré tout
l’intérêt qu’il prend à cette chronique locale, Goncourt est obligé de
l’interrompre pour saluer la maîtresse de maison et sa mère madame A… qui
viennent au-devant de lui. Avant de monter dans sa chambre, il regarde
désirément à travers mon cabinet de travail tout ce fond de verdure en pente
jusqu’à la Seine.
— Dites donc,
madame Daudet, — il me semble que je l’entends, mon Dieu ! — si nous
allions faire un tour de jardin… voyons, patron, prenez mon bras…
Et nous voilà
errant tous les trois par les allées encore lumineuses, nous arrêtant devant
les corbeilles dont le parfum s’évapore dans l’ardeur de cette fin de jour.
Madame Daudet lui montre ses roses, il nous parle des siennes, de ses
espaliers, des portiques en treillages de sa maison d’Auteuil où il a les
ouvriers en ce moment pour des réparations à la toiture. Heureusement Pélagie
est là qui garde et veille, avec défense de s’éloigner sous aucun prétexte. Et,
tout à coup, comme si l’inquiétude de son logis à découvert le ramenait à d’autres
soucis, il revient à l’ennuyeuse aventure dont il m’entretenait tout à l’heure.
Je le sens gêné pour nous raconter les nouvelles tracasseries que son journal
lui cause. Sans doute qu’il prévoit une des ces discussions amies comme nous en
avons eues ensemble sur le même sujet, et qui peuvent toutes se résumer
ainsi :
Moi. — Vous ne contrôlez pas assez, mon
Goncourt… vous prenez pour du bel argent tout ce qu’on vous passe.
Goncourt. — Oh ! vous, si l’on
vous écoutait, il ne faudrait jamais rien croire…
Puis, après
un échange de ripostes, ce coup droit qu’il m’allonge à fond pour en
finir :
— D’abord, mon petit, à qui la faute ?…
N’est-ce pas vous qui m’avez fait publier mon journal ?
— Oui, mais
dans ma pensée vous ne deviez pas aller plus loin que l’année 71, la mort de
Jules, le siège, la Commune… Il y a là, dans l’histoire contemporaine, comme
une cassure, un grand mur de cimetière criblé de balles, où tout s’arrête.
L’autre côté de ce mur est à cet lieues de nous ; ce côté-ci, à portée de
la main, sans recul, sans perspective. J’avais le sentiment qu’à dater de là on
vous accuserait de ne plus faire que de la chronique et des potins.
— Ne
pourrait-on pas en dire autant de Saint-Simon ?
Presque
toujours la même, cette discussion aujourd’hui n’aura pas lieu. Nous voyons
notre ami trop malheureux, troublé surtout des haines, des colères que son
journal soulève contre lui ; on va jusqu’à le menacer d’un procès en
diffamation.
— Pourtant je
ne dis jamais que la vérité ou ce que je crois la vérité… je la dis sur ceux
que j’aime le mieux, sur moi comme sur les autres.
Et l’accent
convaincu, ingénu même, le droit regard d’honnête homme qui accompagne ces
paroles, seraient pour l’absoudre aux yeux de ses plus acharnés ennemis.
Mais on a gongué le dîner depuis longtemps.
Quelle chance
de n’être que nous !… fait Goncourt en se mettant à table.
Et quand il
apprend que nous avons eu l’idée d’inviter deux ou trois amis des lettres pour
lui faire la maison plus gaie, il proteste, préfère qu’on reste en
famille ; ce sera bien assez d’avoir du monde le jeudi.
Cependant
personne n’aime plus que lui la causerie littéraire, ces parties de paume
intellectuelles où le sourire d’une galerie allume les joueurs, fait se croiser
les idées et les mots comme sur des raquettes. Pour lui donner ce goût de
solitude et d’étroite tablée, il faut que cette dernière histoire de son
journal l’ait bien changé, bien assombri. Avec ce raffiné d’art, ce civilisé
surexquis, je serais surpris que cette sauvagerie pût durer. Déjà le dîner
l’égaie, il mange de bon appétit, ce qui ne lui est pas arrivé depuis
longtemps : « tous ces jours, nous dit-il, il n’avait que soif, la
langue sèche, la bouche amère, il a vécu au restaurant d’une tranche melon et
d’un potage à la bisque ; par là-dessus, un verre de fine
champagne… »
— Oh !
monsieur de Goncourt… interrompt la grand-mère indignée. Pour un homme qui a
des crises de foie !…
— Tant pis,
madame… Ces médecins sont des farceurs. Dès que vous êtes malade, ils vous
demandent en confidence ce que vous aimez le mieux et tout de suite vous le
suppriment lâchement. C’est ce qu’ils appellent un régime à suivre.
La dispute
s’allume, prend à d’autres sujets. Nous retrouvons notre Goncourt des belles
heures, celui que les intimes seuls ont connu, naïf et tendre, sans morosité,
sans méfiance, et tout de même d’une subtilité de vision déconcertante, d’une
candeur armée, que je n’ai vue qu’à lui. Les faits divers d’Auteuil et de la
villa, le banquet de l’éditeur Fasquelle, une après-midi à la campagne chez son
cher Mirbeau en compagnie du poète Robert de Montesquiou, sa rencontre à la
table de Jean Lorrain avec le très savant écrivain d’Aphrodite, sur ces thèmes variés a joué son esprit jusqu’à la fin
du repas qui nous a semblé très court. La nuit était venue quand on a passé sur
la terrasse, on y est resté quelques instants. Il faisait lourd. Des éclairs
silencieux ouvraient le ciel jusqu’au fond. Au bord des bassins, les crapauds
piquaient leurs notes de cristal. Je ne sais comment, à propos d’un littérateur
ami dont le caractère, les mœurs, le talent se sont brusquement modifiés d’une
façon singulière, nous avons parlé de ces transformations que la vie impose à
certains êtres, par les contacts divers, les coups de bas de la destinée, et
Goncourt s’est écrié, sortant la tête de la « maison de campagne » où
il se blottissait frileusement malgré la touffeur
de l’air :
— Hé !
là-bas, mon petit, que devient-elle alors votre théorie que nous sommes tous achevés d’imprimer de très
bonne heure, et que, passé trente ans, les impressions que nous laisse la
vie ne sont que des retirages.
Madame Daudet. — Elle est désolante,
elle est abominable, sa théorie ; il faut voir de quels coups d’ongle je
l’ai sabrée sur son petit cahier !
Goncourt. — Et c’est justice, madame,
parce qu’elle n’est pas vraie. Je crois, au contraire, que l’homme se modifie
jusqu’à la fin de l’existence et que nous changeons de peau un nombre infini de
fois, comme les serpents.
Moi. — Vous avez probablement raison,
Goncourt, et ceci prouve combien toute formule est dangereuse à manier. Nos
idées les meilleures meurent par leur formule qui se fane avant elles. En soi,
l’opportunisme, le naturalisme ne sont pas de mauvaises choses ; mais
c’est l’étiquette qui ne vaut plus rien. Vous rappelez-vous comme nous l’avons
dit à Zola, un soir ?
Goncourt. — À un certain dîner avec
Flaubert, place de l’Opéra-Comique… Il y a fichtrement longtemps de cela !
Les éclairs
se succédaient, de larges gouttes tintaient sur la véranda. Nous sommes rentrés
dans le salon prendre le thé, servi par mademoiselle Edmée ; un grand
salon de campagne tendu de toile de Gênes, où Goncourt a retrouvé son fauteuil
à la même place que les autres années, entre la cheminée et le divan. Par
instants, quand une idée l’impressionne, il se lève, fait deux ou trois tours,
jette sa phrase ou la rumine, puis se rassied, toujours au même coin. Ce soir,
quoique très causeur, il n’a pas l’occasion de s’animer, on ne discute pas. Un
volume de vers récemment paru pose sur la table sa couverture fleurie, Goncourt
fait la grimace en l’apercevant. On sait qu’il a les vers en horreur presque
autant que la musique. Ma femme, pour le punir, l’oblige à écouter quelques
pièces feuilletées au hasard ; et comme nous étions unanimes dans notre
admiration :
Ce serait
bien plus beau en prose, dit notre ami, pour qui la plus belle poésie du monde
ne vaut pas une page des Mémoires
d’Outre-Tombe, des Choses vues de
Victor Hugo, dix lignes de Joubert, de La Bruyère, de Veuillot, de Vallès.
Ce nom de
Vallès, jeté dans la conversation, amène celui d’un collaborateur de La Rue, un pauvre diable disparu depuis
longtemps et dont j’ai reçu, le matin même, une lettre navrante à faire
sangloter le policier Javert.
— Mon frère
et moi l’avons connu à Vichy, vers la fin de l’Empire, songe Goncourt tout
haut… C’est Vallès qui nous l’a présenté… Plus tard, j’ai dû écrire une préface
pour un livre qu’allait publier Charpentier, quand nous avons appris le joli
métier qu’il faisait, à côté de celui d’homme de lettres.
Il ajoute
après un silence :
— Tout de
même, il avait de la patte l’animal ! Si vous faites quelque chose, j’en
suis.
Quand de
vieux amis comme nous se mettent à tisonner leurs souvenirs, ils n’en finissent
plus. Dix heures sonnent à la petite paroisse, toute voisine. Depuis longtemps,
mademoiselle Edmée a quitté le salon, maintenant, c’est le tour de grand’mère,
puis de Lucien qui tous les jours prend le premier train à cause de son
atelier. Goncourt, en embrassant ce grand garçon qu’il a vu naître, lui demande
ce qu’on fait à l’atelier, s’ils ont le modèle en ce moment.
— Oui,
monsieur, modèle de femme jusqu’à la fin de la semaine.
Nous nous
regardons en riant. N’était-ce pas hier que, pour un petit bonhomme de cinq ans
déjà fou de couleur et de barbouillage, Goncourt fabriquait, comme au temps du
bien-aimé roi Louis XV, un brevet sur parchemin, scellé de grands cachets
rouges, contresigné Blanche Denis, fille de Pélagie Denis, la bonne servante
d’Auteuil, brevet qui nomme Lucien Daudet son petit pastelliste ?… Et
maintenant, le modèle de femme !… quelle lanterne magique, la vie !…
Nous ne sommes plus que trois dans le salon. Encore une heure d’intimité, de
tisonnage. Parlé de la visite de Georges Brandès à Champrosay, de ses vives
remarques sur Ibsen, Tolstoï, Tourgueneff.
Moi. — Vous savez que, pour Brandès,
les mauvais propos attribués à Tourgueneff sur nous deux sont de pure
invention.
Goncourt. — Mon petit, il ne nous
aimait pas, j’en ai toujours eu la conviction, malgré ses câlineries slaves…
Madame Daudet. — Je me méfiais aussi.
Moi. — Je crois qu’il m’en a voulu de
n’être pas allé aux jeudis de madame Viardot.
Goncourt. — L’antipathie de Tourgueneff
venait de ce qu’il n’a jamais rien compris à votre ironie, pas plus qu’à celle
de mon frère. Vous le déconcertiez. Tous les étrangers sont les mêmes. L’ironie
française leur fait peur, ils croient qu’on se moque d’eux…
Moi. — Comme les ouvriers, les femmes,
les enfants… Ah çà ! mais qu’est-ce qu’il a, ce soir, ce Goncourt, à nous
faire veiller si tard au salon ? on ne va donc pas se coucher ?…
Les bougeoirs
allumés attendent au bas de l’escalier. Shake-ands, baise-mains ; et
chacun monte dans sa chambre. Celle de Goncourt est au-dessus de la nôtre
qu’elle reproduit exactement, une fenêtre sur les vergers et la petite église,
une autre sur le parc, enfin deux sur la cour, dans un grand cabinet de
toilette. Quand il marche, j’entends le bruit de son pas, la seule chose de lui
qui ait bien son âge, parce qu’elle ne se croit pas surveillée. Je lui ai dit
qu’on n’entendait rien, au-dessous. C’est un pas lourd et las, comme à la fin
d’une journée de grand labeur.
Dimanche, 12 juillet.
À ma table de travail depuis une heure, quand
Goncourt, descendu de sa chambre, vient me prendre pour un tour de jardin. Il a
dormi assez bien pour une première nuit, mais se plaint de la chaleur, d’une
soif continuelle qu’il attribue au temps d’orage, à ce diabolique mois de
juillet qui lui ramène ses crises de foie. L’odeur des deux grands tilleuls
argentés près de la basse-cour le migrainise. On prend une autre allée, tout en
causant du livre auquel je travaille et qui paraît l’intéresser.
— Ah !
mon petit, vous êtes heureux d’inventer encore.
— Qui vous
empêche d’en faire autant, Goncourt ?
— L’âge, me
dit-il gravement… on n’imagine plus rien, à l’âge que j’ai.
Je lui
rappelle le mot de Royer-Collard : « M. de Talleyrand n’invente plus,
il se raconte… » Mais il semble ne pas m’entendre, regarde autour de lui,
préoccupé.
— Que
cherchez-vous, Goncourt ?
— Le banc,
vous savez le banc où nous allions nous asseoir pour écouter les vers de votre
ami Mistral… J’ai remarqué que, par les chaleurs les plus écrasantes, il y
avait toujours là un petit souffle d’air.
Je le conduis
à ce banc, et nous y trouvons en effet un délicieux ventoulet, dirait Mistral, qui monte de la rivière et remue les
feuilles d’un plant de jeunes platanes en pente devant nous. Les deux ou trois
fois que Mistral est venu nous voir à Champrosay, c’est toujours ici que nous
nous sommes mis pour l’entendre, et je reconnais le tronc, lisse comme un mât,
de l’arbre où il accoudait sa haute taille, en nous disant la chanson des
galériens de la reine Jeanne :
Lan lire lan laire
Et vogue la galère !
Je ne crois pas que Goncourt retrouve comme moi dans
la fraîche brise qui passe un écho de l’exquis refrain provençal, mais tout de
même il la savoure et l’aspire, cette fraîcheur, avec une joie bien singulière
chez un frileux qui, en plein mois de juillet, se couvre et se garantit comme
en hiver. Il soupire au bout d’un instant :
— Oui, M. de
Talleyrand se raconte et j’aurais bien voulu faire comme lui, continuer à me
raconter dans mon journal ; mais on me jette vraiment trop d’épluchures
sur la tête. Ce que je reçois de lettres anonymes, sans parler des autres.
Jusqu’à du… oui, comme vous, mon petit, au moment de L’Évangéliste. J’ouvre des billets doux tout barbouillés de…
Qu’ai-je fait pour m’attirer toutes ces haines ?… Essayé d’éclairer d’un
peu de vérité le mensonge universel. Pour cela je passe diffamateur, on
m’accuse d’avoir rompu le pacte mondain et social, on me menace de la
correctionnelle… Non, décidément, j’en ai assez de mon journal, je m’arrête.
Madame
Daudet, qui vient s’asseoir auprès de nous, jette à Goncourt, en entrant dans
l’allée :
— J’en suis
contente pour vous. Je ne l’aimais plus, votre journal ; il vous faisait
trop d’ennemis.
Moi, j’aurais
mauvaise grâce à critiquer le Journal des
Goncourt ; mes romans, tous écrits d’après nature, m’ont valu tant de
colères ! J’avoue cependant à notre ami que, depuis quelques années, je me
sentais moins libre avec lui. Je ne savais plus me confier, me répandre comme
autrefois. L’idée que toutes mes paroles figureraient dans le journal me
gênait, me rendait gauche ; je parlais face au public. Il avait pu croire
que je baissais ; en voilà la raison.
Goncourt pose
sa main doucement sur la mienne :
— Mon petit,
redevenez vous-même ; le Journal des
Goncourt est fini.
Longtemps
nous demeurons immobiles sur notre banc, dans le vaste silence d’un dimanche de
campagne. Un clocher sonne au lointain ; une trompe de bicyclette, un cri
d’oiseau traversent l’air. Je remonte travailler ; lui va marcher encore
dans l’allée du bas, qu’il appelle l’allée du curé, ou faire quelques points
tout seul au billard. Il aimait jouer avec moi ; mais, depuis deux ans, je
ne peux plus.
On s’est
retrouvé au déjeuner. Goncourt n’a pas son bel appétit de l’arrivée ; il a
trop soif. Une double brûlure au creux des mains et de l’estomac l’avertit que
sa crise n’est pas loin. Le docteur Barié lui commande en ce cas un verre de
Vichy Hauterive le matin. Une promenade indiquée pour l’après-midi ; nous
irons chercher cela en famille à Corbeil et nous reviendrons par les moissons
de Tigery, splendides en ce moment. Il y a surtout un champ de pommes de terre
en fleurs, une houle de fleurs mauves d’une lieue, une merveille.
Toute la fin
du déjeuner et au salon pendant le café, il n’est question que du festival
organisé par Montesquiou en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore et qui
aura lieu demain à Douai. Lucien voudrait y entraîner sa mère qu’épouvantent
les fatigues du voyage, le banquet, l’estrade, une exhibition. Mais Marceline
est une ancienne amie de la famille ; ma femme se souvient d’être allée
chez elle tout enfant avec sa mère. Bien qu’il n’ait qu’une vague admiration
pour le poète de Fleurs et Pleurs et
confonde souvent Desbordes-Valmore avec Mélanie Waldor, Goncourt intercède en
faveur de Lucien ; et la mère se décide à partir le lendemain matin, à six
heures, pour rentrer par un train de nuit. Seulement, l’expédition de Corbeil
se fera sans elle, et, dans le landau qui l’attend à la porte, Edmond,
lorsqu’il descend de sa sieste, ne trouve que sa filleule et moi.
Sur cette
route en corniche, entre la forêt de Sénart et la rivière, cette route qui
traverse la plupart de mes livres, nous roulons une demi-heure. Une discussion,
très ancienne entre nous, prend à un tournant de forêt et nous accompagne
presque jusqu’à Corbeil. Goncourt croit fermement à la postérité, il a
travaillé toute sa vie pour elle ; moi, je n’y pense jamais, je ne me la
figure pas, je ne sais vraiment pas ce que c’est.
Goncourt. — Mais enfin pourquoi
écrivez-vous ? Je vous connais, l’argent n’est pas votre mobile…
Moi. — La gloire non plus… Certes, le
succès m’a fait plaisir, bien que toujours payé trop cher. Mais à aucune époque
de ma vie le vert laurier ne m’a tenté. Être un maître, un chef d’école,
académicien, président de n’importe quoi, sont des choses sans signification à
mes yeux… J’écris uniquement pour le plaisir, pour le besoin de m’exprimer,
parce que je suis un sensitif et un bavard.
Goncourt. — Jules était un peu comme
cela.
Moi. — Vous souvenez-vous, à une soirée
de Charpentier, dans le petit salon… une querelle là-dessus avec Flaubert et
Zola ? J’étais seul de mon avis contre vous trois, quoiqu’au fond le vieux
Flaubert…
Goncourt. — C’est du reste un thème
très ancien de querelle artistique. Il y a toute une correspondance à ce sujet
entre le sculpteur Falconnet et Diderot.
Pendant que
nous causons, mademoiselle Edmée assise en face de nous, en chapeau papillon,
petite ombrelle et robe blanches, se dispute avec le soleil qui en veut à son
teint d’aubépine. À chaque détour de route le soleil change de place, et de
quelque façon qu’elle s’arrange l’enfant a toujours un rayon dans l’œil ou sur
le bout de son petit nez. Avec une ombrelle deux fois plus grande, qu’un geste
impatient change d’une épaule sur l’autre à tout moment, Goncourt ne sait pas
mieux s’abriter que sa filleule, le sentiment de l’orientation lui manque
autant qu’à la petite, et je songe à ce qu’il y a d’ingénu, d’innocent, dans ce
grand regardeur d’hommes et de choses, ce subtil que tant de gens accusent de
sécheresse et d’inhumanité. Ah ! qu’il est peu le Goncourt qu’on imagine,
l’excellent homme que je vois chercher des sous pour les pauvres de Corbeil,
entrant chez le pâtissier, dans le bazar de la rue Saint-Spire, acheter un
porte-monnaie, un panier que mademoiselle Edmée veut offrir à sa gouvernante.
Sur les cailloux des petites rues que le dimanche élargit et mélancolise, le
landau saute avec fracas, amène du monde aux fenêtres, au pas des portes. On
s’arrête devant le pharmacien pour l’eau de Vichy ; au coin d’un café, sur
la place, pour Goncourt qui meurt de soif. Et tandis qu’on nous sert dans la
voiture, il songe avec terreur, en regardant tout autour ces maisons endormies,
cette place muette :
— Nous
voyez-vous obligés de vivre ici ?… On mourrait.
Moi. — Vous peut-être, parce que vous
êtes Parisien ; moi, je suis né en province. Avec un foyer, de la
tendresse autour de ma table, je m’y ferais très bien.
Goncourt. — Comment trouvez-vous le
courage d’écrire ?
Moi. — Une œuvre comme la vôtre, non,
certainement ; l’outillage manquerait trop. Mais Kant, mais Descartes
auraient très bien écrit leurs livres à Corbeil.
Retraversé le
pont, la Seine enflammée ; monté vers la droite dans les plaines de
Tigery, dont les molles ondulations sous l’incarnat du couchant descendent
jusqu’à la forêt. La féerie est encore plus belle que ce que j’avais
promis ; mais je sens que Goncourt admire sans conviction, seulement pour
m’être agréable. Ce raffiné de toute civilisation préfère les jardins à la
campagne ; et il m’en fait l’aveu, dans la descente d’Étiolles, devant cet
exquis paysage où vécut sa chère madame de Pompadour, ces vignes en pente, d’un
vert tendre, et le vieux clocher qui se dresse au milieu.
Nous rentrons
au crépuscule, juste à temps pour entendre le second coup du dîner. Beaucoup
d’animation autour de la table. Lucien triomphe en songeant au voyage et à
l’inauguration du lendemain. La mère, de plus en plus épouvantée, voudrait
reprendre sa parole ; mais c’est promis, juré, elle inaugurera.
— Ah !
vous aimez les vers, madame Daudet, grince Goncourt avec un bon rire, eh
bien ! vous allez en entendre…
Elle ne s’en
plaint pas, mais l’idée de laisser son hôte tout un jour la chagrine.
— N’aie pas
peur, j’aurai soin de lui comme d’Edmée…, dit grand-mère.
Moi, je lui
donne ma journée. Allons-nous en dire, du mal des pauvres femmes !
Goncourt s’en fait une fête. En attendant, je remarque qu’il ne mange
pas : à peine du potage et des fraises. Nous n’éviterons pas la crise.
Depuis que sa maladie de foie s’est déclarée, c’est du reste à peu près ainsi
tous les étés. Veillée au salon comme d’habitude, un peu écourtée à cause du
départ matinal. Goncourt me demande un livre à monter dans sa chambre. Je lui
propose Moscou en flammes, roman
russe assez médiocre mais plein de détails typiques et qui, avec Guerre et Paix, les Lettres de Stendhal, le Journal
de Castellane, complète la physionomie de cet extraordinaire épisode de
l’épopée impériale dont je rêve une pièce pour le Châtelet.
— Peut-on
s’intéresser à des pays si loin ! dit la maîtresse de maison, de son petit
air révolutionnaire à forme tranquille… Il me semble que ces choses se sont
passées il y a deux mille ans.
— Madame
Daudet confond la durée et la distance. Oh ! ces poètes, dit Goncourt.
Le mari
ajoute :
— Elle a
raison pour l’inauguration de demain. C’est très loin et ça durera…
On s’est levé
sur ce mot cruel et l’on a quitté le salon.
Lundi, 13 juillet.
Ce matin quand je descends, on m’apprend que
Goncourt a mal dormi ; il a pris son verre d’Hauterive et demande qu’on
n’entre pas chez lui. Il ne descendra que pour déjeuner.
Comme il
n’est pas gravement malade, je n’ai pensé qu’à moi et à ma petite déception. Je
me promettais une vraie débauche de flâne et de causerie au bras de mon Grand.
Il fait beau. Une buée chaude et rose monte des terrasses, des pelouses. On
serait bien dans le petit bois. Heureusement les journaux arrivent, ces
mangeurs, ces tueurs de temps ; au lieu de les repousser comme aux jours
de travail, je m’y engloutis tout entier ; mes yeux, mon cerveau se
remplissent de leur grise poussière. Soudain la porte s’ouvre, la grande taille
de Goncourt montant jusqu’au linteau. Il ne peut dormir, il a mieux aimé se
lever, descendre. Je le regarde pendant qu’il lit les journaux, assis sur le
divan, de l’autre côté de ma table ; il a les traits tirés, le tour des
yeux jaune. D’habitude la feuille qu’il vient de lire, de balayer de l’œil, comme il dit, il la jette par terre, ou sur le
divan, près de lui, large ouverte. Aujourd’hui je suis frappé du soin qu’il met
à plier chaque journal, à le poser sur la table. Je lui en fais la remarque.
— J’ai vu que
ça vous agaçait, mon petit, me dit-il avec un bon sourire qui me rend tout
confus.
Ah !
misère de nous, comme la bêtise est subtile, comme elle se glisse dans les plus
étroits, les plus tendres contacts ! C’est vrai que tout ce papier étalé
sur le tapis, autour de ma table, me retournait les nerfs ; mais que je
n’aie pas pu lui cacher mon impatience, à lui !…
— Allons nous
promener, voulez-vous ?… Il n’y a rien dans les feuilles ce matin.
Il s’est
levé, a pris mon bras sous le sien et tout de suite, à sa marche, au timbre de
sa voix, j’ai compris que si, il y avait
quelque chose dans les feuilles. Une ligne sans doute, un mot au sujet de
l’Académie.
Goncourt. — Savez-vous pour quand
l’élection au fauteuil de Dumas ?
— Octobre,
m’a-t-on dit, ou novembre… Même plus tard.
Au bout de
quelques pas il reprend avec effort :
— Est-ce que…
vous vous présentez, mon petit ?
— Si je me
présentais, Goncourt, vous seriez le premier à le savoir.
— Quel
plaisir vous me faites ! me dit-il en me serrant le bras.
Nous
arrivions à son banc, celui qu’il préfère cette année, et s’asseyant il
continue :
— Que
voulez-vous… À la fin tous ces racontars des journaux vous impressionnent. On a
beau s’en défendre… Ils m’affirmaient que vous aviez écrit votre lettre à
l’Académie, en demandant qu’on la tînt secrète jusqu’à l’élection.
— Et vous ne
m’en vouliez pas plus ?
Goncourt, qui
cherche un filet d’air où mettre ses mains brûlantes, se tourne affectueusement
de mon côté :
Rappelez-vous
ce que je vous ai dit, il y a dix ou douze ans, quand il fut question de votre
entrée là-bas. Vous faisiez déjà partie de mon Académie, à cette époque ;
pourtant je vous ai engagé, bien sincèrement, à suivre votre bon plaisir. Je
m’en tiens toujours là… Quand on m’a assuré que vous vous présentiez pour le
fauteuil de Dumas, j’ai eu un vif chagrin, mais je suis resté votre ami, même
j’ai mieux compris combien je l’étais.
— Vous
pensiez bien cependant, m’ayant nommé votre exécuteur testamentaire et chargé
de fonder votre Académie, que je ne quitterais pas mon poste sans vous
avertir ?
Goncourt, en
effet, un jour qu’il se sentait malade, voilà quatre ou cinq ans, m’appelait à
Auteuil près de son lit et me donnait la cruelle émotion de lui lire, a haute
voix, un testament qui me faisait son exécuteur testamentaire conjointement
avec Henry Céard. Depuis, la maladresse d’un reportage ayant éloigné Céard de
la maison d’Auteuil, mon fils Léon l’avait remplacé comme co-exécuteur des
suprêmes volontés de notre ami. C’est dans ce testament, connu du seul notaire
et de moi, que j’ai vu pour la première fois les statuts et règlements de
l’Académie des Goncourt. Est-ce à cause des objections que je lui ai faites sur
cette Académie, dont le nom surtout me semble une grosse erreur, il n’aime pas
beaucoup à m’en parler. Moi-même je n’y tiens guère, certain que je n’aurai pas
à m’en occuper et que je mourrai bien avant Goncourt. Ce doit être sa
conviction à lui aussi, puisqu’il m’a associé Henry Céard, mon fils Léon
ensuite, et dernièrement — m’a-t-on dit — Léon Hennique à la place de mon fils.
Pourquoi cette mutation ? Je l’ignore. Il a toujours montré pour Léon une
vive tendresse, et l’estime où il tient son talent, le dernier volume du
journal en fait foi. Il me disait, il y a deux ans déjà, que Léon était un des
dix. D’où est venu le changement ? Je le saurai un jour ou l’autre.
Aujourd’hui, voici très exactement ce qu’il m’a dit de son Académie. Comme je
m’informais s’il lui laissait toujours le même titre, Goncourt m’a répondu
vivement :
Oui, mon
petit… sans doute le mot est trop solennel pour nous et ne va guère à des écrivains
indépendants, quelques-uns mêmes soldats d’avant-garde, l’arme à volonté et la
tunique sur l’épaule. J’ai songé à modifier notre titre, comme vous le
désiriez, dans un sens de simplicité, de bonne enfance, j’ai pensé à la table des Goncourt, au prix des Goncourt ; mais un
scrupule m’a toujours retenu. Mon frère et moi nous avons eu cette idée
ensemble ; nous avons travaillé tous les deux pour fonder l’Académie des
Goncourt ; et les décisions prises à nous deux, je ne me crois pas le
droit de les changer à moi tout seul… Ah ! si Jules vivait encore, nous
aurions à modifier bien des articles. L’allure de l’autre Académie n’est plus
la même depuis des années ; elle est allée davantage à la jeunesse, à la
LITTÉRATURE, comme disait Flaubert ; le preuve, c’est que Bourget, Loti et
bien d’autres ont figuré sur les cadres de notre fondation avant d’appartenir à
l’autre, quelques-uns même sans le savoir. N’empêche que la plupart des prix
distribués au palais Mazarin n’ont pas de raison d’être. Leur Académie ne sait
pas découvrir le talent ou ne s’en donne pas la peine, souvent aussi, elle ne
le peut pas, et notre prix de cinq mille francs rendra de fameux services.
Voilà !… Maintenant, marchons un peu, dites.
Nous sommes
descendus à l’allée du curé, remontés par le petit bois, et tout le temps il
m’a parlé de son frère :
— C’est
singulier. Jules est mort en 1870 ; eh bien, pendant quinze ans, jusqu’en
1885, moi qui rêve beaucoup, jamais je n’ai fait de rêve où il ne fût pas. Tout
à coup il a disparu de mes songes. Dans la journée je pensais à lui, son
souvenir me hantait autant qu’auparavant, mais dans mes rêves, dans ma vie
nocturne, il n’existait plus. Et cela pendant dix ans… Une nuit, l’année
dernière, mon frère est revenu. Je rêvais de je ne sais quoi, une bêtise ;
seulement Jules était là, et depuis il n’a jamais cessé d’y être. Cette nuit
encore, il était dans mon rêve avec moi.
Goncourt
s’est tu. Nos pas criaient sur le sable chaud de midi. Devant la maison, dans
le haut sycomore qui dépasse le toit du côté de sa chambre et de la mienne, un
chant de pinson ou de fauvette chuchotait comme assoupi.
— Quel est
cet oiseau ? m’a-t-il demandé… Le matin, je l’entends contre ma fenêtre.
C’est lui qui m’éveille en gonflant son petit gosier qui a l’air rempli d’eau
fraîche.
— Le matin,
vers quatre heures… Je l’entends, moi aussi, dans mes rideaux…
Et je lui
raconte l’histoire de ce forgeron de la caserne Bellechasse que mon voisin le
docteur Charcot et moi nous entendions le matin, chacun de notre cabinet de
travail, et dont le marteau d’enclume, courroie de transmission entre nos deux
cerveaux, rythmait notre double besogne et nous faisait penser l’un à l’autre.
« Qui de nous deux l’entendra le dernier, le marteau du
forgeron ? » me disait souvent Charcot avec son œil dur et son tendre
sourire.
— Il croyait
bien que ce serait lui…, reprend Goncourt, à qui j’ai dû faire ce petit récit
bien des fois, mais qui n’en laisse rien paraître.
Quand on se
voit souvent et depuis si longtemps, on est exposé à ces redites. Aussi, lui,
le cher vieux, il commence toutes ses histoires par : « Vous direz
que je rabâche… »
Au déjeuner
personne n’a rabâché, ce matin. Petite table, mais très animée. On a causé des
voyageurs partis de Champrosay au petit jour. Où sont-ils à présent ? À se
nourrir dans quelque sous-préfecture, aux sons de la fanfare locale. Le nom de
madame Desbordes-Valmore nous a conduits à celui de Verlaine et à l’influence
qu’a eu le génie de la tendre Marceline sur ce délicat satanique. Madame A…,
qui les a connus tous les deux à des années de distance, évoque pour nous la
silhouette du pauvre Lélian tout jeune encore, alors qu’il récitait dans les
salons de la générale de Ricard ses jolis vers saturniens :
Et nous n’aurions jamais de Béatrice.
Elle était morte déjà depuis longtemps, celle qui
devait être sa Béatrice posthume.
Moi, brusquement. — Goncourt, qu’avez-vous ? Vous ne mangez
pas ?
Goncourt. — Mon petit, je n’ai pas
faim… Est-ce qu’avec beaucoup de protection je ne pourrais pas avoir un peu de
lait de cette vache que ma filleule dit si méchante ?… Du lait pas
bouilli, dégourdi seulement.
On lui en
apporte un grand bol, mais il le trouve trop chaud, finit par le laisser et
sort de table en se demandant ce qu’il pourrait bien boire. Après la sieste il
est descendu, les yeux moins jaunes, très reposé. Je lui propose de faire
atteler, pour une grande course en forêt, ou dans la plaine. Nous pourrions
aller dire bonjour à Coppée, par les champs de roses de Mandres, ou au bout des
plaines de Lisses et de Courcouronne chercher les savoureux biscuits de
Mennecy. Rien de tout cela ne le tente. Ce serait trop longtemps de
voiture ; il ne peut plus supporter ces courses de quatre ou cinq heures,
comme le jour où madame Daudet, un exemplaire des Mémoires d’Outre-Tombe sous le bras, nous menait dans les rues de
Savigny, à la recherche du chemin d’Henri IV et de la maison de madame de
Beaumont, l’amie de Chateaubriand.
— Si nous
allions tout simplement nous asseoir au bord de l’eau ?… Qu’est-ce que
vous en dites, patron ?
À Champrosay,
il m’appelle volontiers « patron », partout ailleurs
« Daudet » ou « mon petit », quelquefois
« Alphonse », mais seulement lorsqu’il parle de moi.
— Va pour le
bord de l’eau…
Mais une clé
de grille oubliée nous empêche de gagner la Seine et nous restons dans l’allée
du curé que le soleil couchant, tamisé par d’épais tilleuls, crible de taches
de lumière.
Moi. — Alors c’est vrai que vous ne
travaillerez plus, Goncourt ?… Vous croyez que cela vous sera
possible ?
Goncourt. — Je compte finir mon histoire
de la Camargo, puis faire un catalogue très poussé des collections qui ne sont
pas dans La Maison d’un artiste… Si
Antoine me joue La Faustin, je
reverrai quelques scènes. Après… après, c’est tout. Il n’y a plus que mon
journal qui m’aurait amusé à faire. Cette notation de la vie, si variée et si
simple, m’intéresse plus que le roman. Vous, pas : je le sais…
Moi. — Je suis trop latin, j’aime les
choses plus construites. Ainsi la plupart des livres de Dostoïewski, même Les Frères Karazoff et La Maison des morts, j’ai à peine pu les
finir ; ils ne sont pas assez en place… Ce n’est pas ma faute, mon ami.
Tout petit, je jouais à la marelle sous la porte d’Auguste, aux osselets dans
les Arènes ou sur les marches du temple de Diane.
Ici, une
charrette chargée de foin passe dans le chemin communal qui sépare du second
parc l’allée où nous nous promenons. Un vieux paysan à tête nue, blanche et
toute ronde, qui conduit cette charrette, m’ayant salué à travers la grille, je
lui crie :
— Bonjour,
père Jean !
Quand Eugène
Delacroix habitait Champrosay, cet homme a été à son service. Il faut
l’entendre dire avec orgueil : « C’est moi qui faisais la palette à monsieur Lacroué. » Et sur cette
palette d’Eugène Delacroix, Goncourt s’est mis à me parler avec une science,
une verve… À quelle originale et rare conférence sur l’art romantique je viens
d’assister ! comme je bénis le père Jean dont la rencontre m’a valu cette
aubaine !… Restés dans le fond à causer délicieusement de la couleur et de
la lumière jusqu’à l’heure du gong. Remontés par le petit bois et le potager où
les fleurs se pâment dans le crépuscule odorant et brûlant.
Dîner assez
mélancolique. Mademoiselle Edmée n’est pas habituée à passer toute une journée
loin de sa mère. Moi-même, je pense que c’est beaucoup, trois places vides à la
table. Nous restons un moment sous la véranda. Le ciel est noir ; un reste
de lumière monte du sable des allées. Du côté de Versailles, par ce qu’on
appelle la trouée de Savigny, il vient des souffles d’orage, de sourds roulements.
Je me sens d’une tristesse…
— Eh
bien ! mon petit, me dit Goncourt en prenant sa place au coin de la
cheminée, ce que vous éprouvez ce soir, je l’ai souvent ressenti en me
promenant dans mon petit jardin d’Auteuil. Encore, vous, ici, vous n’êtes pas
seul, et ce n’est que pour un soir, tandis que moi, d’un bout à l’autre de
l’année, je n’ai que mes collections pour compagnie. C’est froid, si vous
saviez, et ça ne vous parle pas tous les jours.
Le ton
sincère et navré dont il me confie sa détresse de vieux garçon me fait beaucoup
de peine. Je m’en veux de m’être laissé aller à cet accès de mélancolie et je
passe ma soirée à le faire parler de son frère, des pervenches de Jeand’heurs,
des anciennes soirées de Saint-Gratien, avec Théophile Gautier et les Giraud,
et aussi de nos parties de fou rire en Provence, chez les Parrocel. À dix
heures, quand nous quittons le salon, nous ne sommes plus tristes, ni l’un ni
l’autre, je me suis réchauffé en le frictionnant.
Avant de
monter, Goncourt, sa bougie à la main, est venu s’appuyer à ma table, où je
m’installais pour attendre, en travaillant, le train de nuit de nos voyageurs,
et avec son sourire de grand frère :
— Ça m’ennuie
de vous laisser seul… J’aurais voulu veiller avec vous ; mais je sens si
fatigué…
Il s’en est allé
traînant les pieds, et je l’ai entendu monter lentement…
Mardi, 14 juillet.
— Dites-donc,
mon petit…
C’est lui qui
m’appelle à mi-voix, comme je sors de ma chambre, et me parle penché sur la
rampe en haut de ce terrible escalier du second, que je ne monte plus que
péniblement.
— Mon petit,
j’ai mal dormi. Je vais passer ma journée au lit à faire une cure de lait. Un
bain par là-dessus, demain matin, et je serai tout à fait sur pied, j’en suis
convaincu…
Je n’ai pas
la même conviction que lui. Le lait lui serait bon pris assidûment et pendant longtemps ; mais ce qui nous
peine surtout, ma femme et moi, c’est ce bain qu’il nous demande pour demain
matin. Chez lui, à Auteuil, Goncourt n’a pas de salle de bains ; ou du
moins elle est comme toute la maison envahie par les kakémonos, les vitrines.
On installe une baignoire dans la cuisine, on vide les seaux par la fenêtre,
c’est du dérangement et de la fatigue pour tout son monde. Et devant l’idée que
ses domestiques peuvent prendre de la peine, de quoi ne se priverait-il pas, ce
Goncourt à mine hautaine, qui passe pour un égoïste, et qui, le matin, en plein
hiver, descend à peine vêtu chercher ses journaux dans la boîte, lui-même, à
soixante-quatorze ans, ne voulant réveiller personne ?…
Tous les
étés, quand il arrive à Champrosay, c’est son régal, la salle de bains. Tout le
ravit, l’étuve, la douche. Malheureusement, un jour, il y a deux ou trois ans,
il s’y refroidit, prit la fièvre, et depuis nous avons très peur. Comment
faire, cependant ? L’an dernier, déjà, nous l’avons chagriné en ajournant
ce malheureux bain… Après tout, qui sait ? D’ici à demain il aura
peut-être changé d’idée, se trouvera mieux. Ma femme et Lucien, qui sont montés
près de lui, l’ont trouvé de belle humeur ; il s’est fait raconter l’inauguration
de Douai, la fête des Gayants, les
jolis discours de Montesquiou et d’Anatole France. Dans la journée, à plusieurs
reprises, il m’a envoyé de ses nouvelles.
À dîner nous
avons un Parisien qui fuit la fête nationale. Passé la soirée sur la terrasse.
Temps lourd et venteux. De tous les côtés de l’horizon, musiques lointaines,
feux d’artifice. De son lit, là-haut, Goncourt doit les entendre apportés par
ce vent d’orage qu’il abhorre.
Mercredi, 15 juillet.
Ebner, mon
secrétaire, très pris à l’Officiel et
ne pouvant plus me donner qu’un jour par semaine, est venu travailler. On se
met à la pioche de bonne heure. Le temps y est, du reste : un ciel bas,
orageux, des tourbillons de feuilles comme en automne… Mauvais temps pour le
bain de Goncourt. Cette idée me passe brusquement. Le domestique interrogé
m’assure que tout a été préparé avec le plus grand soin, sous la surveillance
de Madame : Monsieur de Goncourt est descendu depuis vingt minutes
environ, ayant passé une assez bonne nuit. Il compte rester une heure dans
l’eau. Une heure, c’est trop. Je vais jusqu’à la bains.
— C’est vous,
mon petit ?
Il me répond
à travers la porte, du fond de sa baignoire :
— Comment
vous va ? Je compte aller vous voir en sortant de l’eau.
— Non, mon
Goncourt, ne venez pas. Vous risqueriez de vous refroidir, dans les couloirs…
Entendez-vous comme le vent souffle ?… Montez vous fourrer dans votre lit
un moment. J’irai vous dire bonjour tout à l’heure. J’ai le bras d’Ebner,
aujourd’hui, l’escalier ne me fait pas peur.
— Ma foi, je
ne demande pas mieux que de me recoucher quelques instants. Je me trouve d’une
faiblesse… Pas même le courage de regarder l’heure à ma montre qui est sur une
chaise à côté de moi. Quelle heure avez-vous, Ebner ?… Je vais rester
encore un quart d’heure… Vous trouvez que c’est trop ?… Bien. Vous avez
peut-être raison. Envoyez-moi le domestique, je vais monter.
Une
demi-heure après, je frappais à la porte de sa chambre.
—
Entrez ! me dit sa voix, toute changée, comme lointaine.
Nous l’avons
trouvé étendu, jeté plutôt en travers de son lit, à demi vêtu, comme si en
remontant du bain il n’avait pas eu la force de se coucher. Les rideaux relevés
de ses deux fenêtres laissaient pénétrer un jour crû, le jour qu’il déteste. Il
se plaint d’une douleur au côté droit, accompagnée de grands frissons, de froid
aux pieds. C’est sa crise de foie. Oh ! il la reconnaît bien… Et pour que
je ne m’alarme pas, il s’efforce de sourire, en claquant des dents. Ebner
l’aide à se mettre sous ses couvertures. Il a demandé qu’on lui verse un verre
d’Hauterive, et deux ou trois fois les mots lui ont manqué : la
« Fasquelle » pour la bouteille… mais il s’en apercevait aussitôt et
riait le premier de ses méprises. Nous avons même remarqué que dans
« fasquelle » il y a fiasque, fiasquette, la bouteille en osier du
midi. Une fois dans son lit, sous l’édredon, les rideaux de ses rideaux bien
clos, il s’est senti mieux ; le frisson diminué, les mains moins chaudes.
— Et votre
douleur de côté, Goncourt ?
— Très
supportable. Si elle augmentait, je vous ferais demander une piqûre.
Il y a deux
ans, dans une crise de foie, très douloureuse, quelques injections de morphine
l’avaient beaucoup soulagé, mais il ne s’en était pas fait depuis, et jamais
lui-même.
— Quelle
déveine, mon petit, me dit-il en me prenant tendrement la main, quelle déveine
de vous apporter toujours la maladie, comme si vous n’aviez pas assez de vos
souffrances !… Enfin, il faut bien que vous m’acceptiez avec toutes mes
tares, puisque je n’ai que vous, que vous êtes ma famille, ma vraie famille.
— Cher
ami !
Nous causons
un moment, près de son lit ; après, il nous a demandé de le laisser
dormir. Il ne croyait pas pouvoir descendre pour le déjeuner, mais dînerait
certainement avec nous.
Vers une
heure, une heure et demie, comme je venais de me mettre au travail, Goncourt me
fait dire de monter, qu’il avait besoin de moi. En me voyant, il s’est mis à
rire.
—
L’antichambre du dentiste… Au moment de me faire arracher ma dent, voilà que je
n’y ai plus mal. Je croyais qu’il me faudrait une piqûre, et rien que de vous
voir paraître…
— Je vais
attendre, mon ami, je ne suis pas pressé.
Assis sur le
canapé, en face de son lit, dans la blonde pénombre qui baigne sa chambre ainsi
qu’aux heures de la sieste, nous causons de la fête de Douai dont Lucien lui a
conté tous les détails, aussi de notre dîner du lendemain jeudi. Ces jeudis de
Champrosay, à table ouverte, ces dîners où l’on est quelquefois vingt-cinq
autour d’un gigot et d’une matelote, l’imprévu des arrivées, l’effarement du
service en face du sang-froid et de l’ingéniosité de la maîtresse de maison,
l’amusent infiniment. Sa joie, c’est de rester au salon, le soir, quand tous
nos Parisiens sont partis, de humer un petit verre d’eau-de-vie de marc en se
remémorant des mots, des mines, un tourment de bouche, autant de notes pour son
journal.
— Dommage
qu’il soit fini, votre journal, mon Goncourt.
Demain, nous
serons des foules, vous auriez eu de la copie…
— En tout
cas, patron, je vous promets d’être là et de vous faire honneur. Je me sens
plus fort, je n’aurai même pas besoin de piqûre.
Ce sont les
dernières paroles qu’il m’a dites.
Une heure
après, madame Daudet frappait à sa porte. Inquiète de son silence, elle entre.
Il semblait assoupi, mais ses mains
s’agitaient, les doigts déliés, comme il en avait l’habitude dans une
conversation animée, une discussion d’art.
Elle lui
parle :
— Comment
êtes-vous, monsieur de Goncourt ?
— Mieux,
mieux.
Il répond par
saccades, le regard absent. Épouvantée, ma femme va chercher sa mère, remonte
avec elle près de notre ami, qui maintenant a les yeux clos, la face
empourprée, la respiration oppressée et forte.
Que ce soit
quelque chose de grave, longtemps je n’ai pas voulu le croire :
— C’est sa
crise voyons… Il le sait bien il vient de nous le dire.
Ebner, que
j’ai prié de monter encore m’entretient dans mon illusion :
— Ces dames
se trompent, monsieur, je vous assure. M. de Goncourt est tel que nous l’avons
vu tout à l’heure, pas plus mal.
Mais ma femme
insiste, s’anime :
— Je te dis
que ton ami va très mal. Tu ne l’as pas vu comme je viens de le voir, tu aurais
eu peur autant que nous.
Je vous en
prie, Ebner, vite une dépêche au docteur Barié.
Parmi les
nombreux médecins qui ont soigné Edmond de Goncourt en ces dernières années,
les docteurs Millard, Rendu, Martin, Vaquez, Barié, c’est en celui-ci qu’il a
toujours eu le plus de confiance ; il nous l’a dit souvent, l’a écrit dans
son journal. Aussi, quand vers six heures la voiture est arrivée avec Lucien et
le docteur, nous avons éprouvé un vrai soulagement.
…………………………………………………………………………………………………...
— Eh bien, monsieur Barié ?
— Congestion
pulmonaire… À son âge, le cas est très grave.
Même devant
cette affirmation, cette certitude, je n’ai pas eu peur. Cela ne me paraît pas
possible. Car enfin, ce frisson qu’il reconnaît…
— … Est un
frisson de fièvre… cent vingt pulsations à la minute. Mais cette fièvre ne
vient pas du foie, c’est le poumon qui est pris.
— Il se sera
donc refroidi en sortant du bain ?
Oui,
peut-être le bain… ou peut-être un mal qui couvait. Vous me dites qu’il était
fiévreux, tous ces jours-ci. Il a toussé, le mois dernier, se plaignait en
riant d’avoir une armoire sur la poitrine, une portée de petits chats qui lui
miaulaient dans les bronches… Il devait être malade depuis quelque temps.
N’empêche
qu’il y a dans cette éclosion du danger une instantanéité qui me passe. Dire
que tout à l’heure il me parlait, qu’il riait avec moi… À présent ses yeux
regardent sans voir, il ne reconnaît personne, et lorsque, à force de
sinapismes promenés par tout le corps, de piqûres d’éther, de caféine, de tous
les plus violents réactifs, on arrive à lui rendre un peu de vie, sa voix n’est
plus qu’un balbutiement lointain, douloureux à entendre. Un moment, Barié l’a
soulevé, assis sur son lit :
— Voyons, monsieur
de Goncourt, lui dit le bon docteur en le secouant doucement, parlez-nous un
peu. Vous savez bien où vous êtes ? À Champrosay, chez vos amis Daudet,
vous les reconnaissez bien ?
Le pauvre ami
a souri pour la dernière fois, avec un hochement de tête qui semblait
dire : « Je crois bien, que je les reconnais. » Presqu’aussitôt
il retombait épuisé sur l’oreiller en bégayant :
— Bien
fatigué… Bien fatigué.
Que s’est-il
passé ensuite ? J’ai là un trou noir dans le souvenir, ce noir lugubre qui
envahit les maisons avec le malheur, et qu’aucune lumière ne dissipe. Ces
soirs-là, les lampes n’éclairent plus. On parle, on agit à tâtons… Faut-il
appeler Pélagie qui a l’habitude de le soigner ? Mais non. Il lui a bien
défendu de quitter la maison d’Auteuil, il n’a confiance qu’en elle pour garder
ses papiers, ses collections. En ce moment, surtout, où le toit est ouvert, le
logis rempli d’ouvriers. Quelle émotion pour lui si elle était là, quand il
reprendra connaissance ; car chacun de nous, pas même le médecin, n’a
songé à une catastrophe. Barié, qui voit notre chagrin, nous rassure :
— On l’en
tirera… surtout s’il ne nous fait pas de congestion cérébrale.
Mais madame
Daudet a raison, par prudence il faut prévenir la famille.
Où est-elle
cette famille ? Nous ne la connaissons pas : il nous en parlait si
peu. Ses cousins Ratier, au château de Jeand’heurs, Lefebvre de Béhaine,
beau-frère de notre ami Frédéric Masson, sont les seuls dont nous ayons
présents les noms et les adresses. On leur envoie des dépêches ; un exprès
au docteur Fort, le médecin de Draveil, excellent homme et praticien soigneux,
qui viendra prendre la relève et les instructions de Barié jusqu’à demain
matin.
Dans le
silence et la nuit de la campagne, ce sont des allées et venues, des roulements
de landau comme aux jeudis les plus vivants de Champrosay. À onze heures le
médecin de Paris s’en va, promettant d’être ici demain, sitôt la visite à son
hôpital. Il a installé son collègue là-haut, près du malade, que ma femme vient
de voir, toujours assoupi et fiévreux, mais assez calme. Il a bu deux fois,
essayant de sourire pour nous rassurer et murmurant toujours qu’il était mieux,
bien mieux. Rien à faire maintenant qu’à nous coucher, pendant que le docteur
veille au-dessus de nous prêt à nous avertir à la moindre alarme… Sorti un
moment sur la terrasse. Le vent souffle, balaye un ciel nuageux saturé d’orage.
Les arbres du parc se massent en ombre veloutée comme sur les eaux-fortes de ce
Seymour Haden que Goncourt m’a fait aimer… Pauvre ami ! Est-ce une longue
maladie qu’il nous commence ? À peine sortis de tant d’angoisses pour
notre enfant, allons-nous vivre encore des semaines d’attente et de
tremblement ? Quelle année, que d’épreuves !… Enfin, ne protestons
pas, ne nous plaignons pas, qu’on ne
sache surtout pas que nous y sommes. C’est la meilleure façon de tromper le
mauvais sort.
Jeudi 16 juillet.
Le petit clocher de Champrosay a sonné les douze
coups de la nuit. Dans la maison tout le monde dort excepté le médecin de garde
et moi. Comme Macbeth j’ai tué le sommeil depuis des années et je prends tous
les soirs une potion de chloral. Cette nuit j’attends encore un peu avant de la
boire, non que j’aie de mauvais pressentiments, mais les pas du médecin
au-dessus de la tête me préoccupent, je le suis, je le vois s’approcher du lit,
se pencher sur le malade, revenir vers le canapé où il s’allonge et qu’il
quitte brusquement… Qu’y a-t-il ?… Non, rien… Si, pourtant. Quelqu’un
descend l’escalier. Oh ! l’angoisse de cette marche furtive qui approche…
On frappe, et tout bas :
— Le docteur
pris Madame de monter bien vite.
La voix
chuchote encore plus bas :
— Que
monsieur vienne aussi… Monsieur de Goncourt au plus mal…
Quel mystère
de force m’a mis debout, vêtu en une minute, porté tout en haut de cet escalier
dont l’ascension m’est presque impossible d’habitude ? Sa chambre était
entr’ouverte et dès le corridor, un souffle, un grand souffle horrible, déjà
entendu en d’autres nuits, hélas ! arrive jusqu’à moi… Est-ce
possible ? c’est lui que j’entends ?… C’était lui… Il râlait, les
traits immobiles, la face vultuée, agrandie, ses beaux cheveux blancs répandus
comme une soie humide sur l’oreiller… Minutes d’affolement et de terreur.
J’interroge le médecin. Que s’est-il donc passé ?… Rien. La nuit ne
s’annonçait pas mauvaise, puis brusquement le pouls s’est précipité, la chaleur
accrue, la figure encore plus enflammée… Jusqu’alors on avait pu lui donner à
boire, maintenant plus moyen, rien ne passe. C’est la fin… Le docteur essaie
encore une piqûre d’éther pour nous contenter. Non, tout soin est devenu
inutile, presque profanatoire ; l’agonie est commencée. Autour de nous,
dans sa chambre où tout d’habitude est si net, si bien en place, le désordre de
la mort se sent déjà. Ce médecin, qui parle involontairement tout haut, ces
tiroirs ouverts, ces fioles, ces tasses sur la table où s’étalent encore les
feuillets de sa belle écriture régulière… Et toujours ce grand souffle par
instants interrompu, puis repris, mais plus court chaque fois et plus lointain,
à mesure que ce noble esprit, cette âme de lumière s’enfonce dans la nuit… Ma
femme prie et pleure, à genoux au pied du lit ; moi, qui ne sais pas de
prières, j’ai pris sa main entre les miennes, — de l’eau et du feu cette pauvre
main, — et, penché sur lui, mes pleurs mêlés à sa sueur de mort, je lui parle
tout bas, de tout près :
— Goncourt,
mon ami, c’est moi… Je suis là, tout contre vous…
Je ne sais
s’il peut m’entendre, j’en ai par moments l’illusion, surtout quand le souffle
s’arrête et que sa belle figure aux paupières appesanties semble écouter ce que
je lui dis de son frère, son frère Jules qu’il a aimé par-dessus tout.
Soudainement sa main, dont la brûlure s’apaisait depuis quelques instants, sa
main s’est retirée des miennes, en hâte, presque durement. L’agonie, paraît-il,
a de ces mouvements spasmodiques. Pour moi, ç’a été comme un départ qu’on
précipite, l’ami que l’heure presse et qui s’arrache brusquement à vos adieux.
Ah ! Goncourt, compagnon loyal et fidèle…
Combien de
temps avons-nous veillé près de ce lit de mort ? Quelle heure était-ce
quand, les flambeaux allumés, un chapelet noué par son amie dans ses belles
mains inertes, nous sommes redescendus écrasés de stupeur et de douleur ?
Je ne pourrais le dire. Je sais qu’un peu de jour blanchissait les vitres, que
je me suis lâchement jeté sur mon chloral et qu’en m’endormant j’entendais
Lucien sangloter tout bas dans sa chambre. Deux heures après, j’étais réveillé
par le petit oiseau de l’arbre voisin, l’oiseau de Goncourt au gosier gonflé
d’eau fraîche, et dont les roulades innocentes montaient joyeusement dans le
soleil. Je suis resté une minute sans penser, sans comprendre ; et le
sentiment ne m’est revenu avec le souvenir, le cruel souvenir, qu’en entendant
ma femme tout en larmes donner l’ordre au jardinier de « couper de grandes
palmes vertes et des roses, des brassées de roses, toutes les roses du
jardin ».
Alphonse
Daudet
Champrosay,
mercredi 5 août, jour de l’inhumation.
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